Arts graphiques

Dessins habités

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2009

En une centaine de feuilles en provenance du Silkeborg Kunstmuseum, au Danemark, le Centre Pompidou parcourt l’œuvre dessiné d’Asger Jorn.

PARIS - Habiter l’espace et le plan. Cette question résonne comme une préoccupation constante et centrale chez Asger Jorn (1914-1973), lors de la visite de l’exposition que le Centre Pompidou, à Paris, consacre à son œuvre graphique.
Parce qu’elle couvre l’ensemble de sa carrière, cette présentation permet en outre de le dégager quelque peu de la seule image de fondateur du groupe CoBrA qui est toujours associée à son nom. Car bien qu’éminemment importante, cette aventure n’en fut pas moins de courte durée, de 1948 à 1951. Elle est en outre l’occasion de découvrir une partie du riche fonds du Silkeborg Kunstmuseum et de rendre hommage à l’engagement de l’artiste pour la constitution d’un musée dans sa ville (lire l’encadré).
D’une feuille de jeunesse où Jorn expérimente l’usage du spray (1937) à une autre de 1946 où semble s’opérer une fusion de corps animaliers, en passant par une Cité en flamme (1950) au trait incisif, la saturation de l’espace apparaît donc comme une constante dans ce parcours chronologique courant de 1937 à 1973, année de sa mort. Une saturation qui s’accompagne de nombreuses problématiques connexes ; c’est bien là ce qui rend la démarche et le travail fascinants.
Car en véritable laboratoire de son art, le dessin s’impose comme une pratique essentielle qui sans cesse lui permet, à force de recherches et grâce à une dynamique toujours en alerte, d’emprunter de nouvelles voies tout en maintenant sans cesse tension et énergie en ordre de bataille.
En témoigne, dès le milieu des années 1930, une fulgurante évolution qui voit la sage pratique d’un jeune homme ayant fréquenté l’atelier de Fernand Léger se détacher bien vite de l’influence du maître pour se laisser tout entier happer par la fougue surréaliste d’un Mirò ou d’un Tanguy. S’ensuit notamment le développement d’un curieux bestiaire où, feuille après feuille, sont introduites de nouvelles formes.
L’occupation du plan s’accompagne en outre de la progressive autonomie de la couleur par rapport à la ligne, qui devient manifeste dès 1941 et va croissant dans certaines recherches. L’apothéose en la matière étant sans doute une série de petites aquarelles de 1960, aux teintes claires voire acidulées ; faisant elles-mêmes office de dessin, elles imposent une fraîcheur tonique et un certain optimisme.
Si par endroits l’écriture se montre automatique, et parfois laisse voir des concordances avec les recherches d’un Pollock de deux ans son aîné, très souvent s’imposent des préoccupations liées au masque, au biomorphisme ou à l’animalité qui contribuent également à la forte densité de ses compositions. Une densité remarquablement maîtrisée, car jamais lourde et toujours équilibrée.

Jorn chez lui

S’il n’est pas né à Silkeborg, c’est dans cette ville du Jutland, au nord du Danemark, qu’Asger Jorn s’est installé avec sa mère à l’âge de 16 ans et qu’il conserva sa base sa vie durant. Là aussi qu’il voulut faire don à ses compatriotes d’un musée abritant sa collection personnelle. Projeté dès le début des années 1960, l’établissement n’ouvrit ses portes qu’en 1983 dans son bâtiment actuel véritablement construit autour de l’ensemble constitué, après avoir auparavant occupé quelques pièces d’une maison du centre-ville où s’organisèrent de nombreuses expositions ; notamment « Dubuffet » en 1961, auquel le Danois vouait une considérable estime.
La visite du Kunstmuseum fait naître un sentiment d’intimité. Car si cette collection conserve les travaux personnels que Jorn y a laissés, et qui permettent de prendre la mesure de la diversité de son œuvre, entre peinture – avec notamment Stalingrad, son chef-d’œuvre de 1957 retravaillé, comme le furent nombre d’autres toiles, en 1972 –, tapisseries, travaux graphiques ou céramiques, on y trouve aussi les artistes qu’il aimait profondément.
Se dévoile donc un Jorn collectionneur, qui au gré d’échanges avec ses confrères ou avec des galeries a constitué un bel ensemble. D’un voyage à Rome en 1954, il ramena une petite toile de Sam Francis et son premier Fontana. Suivirent deux tableaux de Matta, de beaux Wifredo Lam, Ernst, Man Ray, Picabia, Alechinsky, César, Enrico Baj… Les œuvres sur papier n’en sont pas moins surprenantes, avec des pièces de Redon, Wols, Ensor, Whistler ou Kubin. La promenade est d’autant plus enchanteresse que, la spécificité géographique aidant, elle semble se faire hors de toute contingence spatiale et temporelle.

ASGER JORN. ŒUVRES SUR PAPIER, jusqu’au 11 mai, Centre Pompidou, 75191 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.centre pompidou.fr, tlj sauf mardi 11h-21h. Cat. co-éd. Gallimard/Centre Pompidou, 184 p., ISBN 978-2-07-012352-0, 39 euros.

Silkeborg Kunstmuseum, Gudenavej 7-9, Silkeborg, Danemark, tél. 45 86 82 53 88, www.silkeborgkunstmuseum.dk/ukin dex.html, tlj sauf lundi 12h-16h, samedi-dimanche 10h-17h.

ASGER JORN
Commissaire : Jønas Strørsve, conservateur au Musée national d’art moderne
Nombre d’œuvres : 105

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°298 du 6 mars 2009, avec le titre suivant : Dessins habités

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