Dimanche 24 janvier 2021

XVIe-XVIIIe siècle

Des portraits peu conventionnels

Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2016 - 696 mots

Le Musée des Augustins invite à la rêverie autour des « figures de fantaisie », célébrant la liberté et l’originalité des peintres dans une lecture sensible et intime.

TOULOUSE - « La figure de fantaisie, c’est la liberté de jouer avec les codes académiques et de se laisser aller à des représentations très libres » : telle est une des définitions données par Axel Hémery, co-commissaire de l’exposition « Ceci n’est pas un portrait. Figures de fantaisie, de Murillo, Fragonard, Tiepolo », présentée au Musée des Augustins à Toulouse. Le titre même de l’exposition contient une clé de compréhension pour le parcours : en reprenant avec une légèreté teintée d’humour la célèbre légende de Magritte, le musée annonce une balade élégante et poétique autour de 80 portraits qui n’en sont pas.

Très influencée par les cultural studies [« études culturelles »] anglo-saxonnes, l’exposition fait fi des provenances, datations et écoles et propose un parcours allant du début du XVIe siècle à la toute fin du XVIIIe, couvrant l’Europe entière. Dans le catalogue, l’historienne de l’art Melissa Percival explique que « la figure de fantaisie est [ici] envisagée pour la première fois comme une entité distincte », englobant les études ponctuelles sur les tronies  hollandaises, les fancy figures  anglaises, ou les bamboccianti italiens [respectivement « têtes d’expression », « figures de fantaisie » et, litt., « bambocheurs »]. Un pari faisant courir le risque de l’effet « pot-pourri », mais qui se révèle gagnant. Organisées thématiquement, les séquences s’enchaînent avec une cohérence inattendue : les « Jeux du regard » ouvrent le bal par des regards perçants ou, à l’inverse, qui évitent celui du spectateur. La jeune Marchande de fleurs de Murillo, venue du château de Dulwich (Angleterre), hors du temps et au charme virginal, fait face à une autre Jeune fille à la fenêtre de la main du peintre hollandais Godfried Schalcken (National Museum of Wales, Cardiff), bien plus osée dans son invitation à la rencontre nocturne. Chaque tableau semble avoir été choisi autant pour son statut de fantaisie de l’artiste que pour sa force évocatrice. Au chapitre des « Musiciens », un tableau de Luca Giordano impressionne : ce Musicien accordant son luth (Musée de Picardie, Amiens), en haillons et empli de force brute, se distingue dans une composition empruntée au caravagesque.

La séquence sur les « Dormeurs », plaisante et comportant un Chasseur endormi du peintre espagnol Tomás Hiepes (Musée des beaux-arts de Valence, Espagne), au cadrage étrange, est réveillée par les « Rires et sarcasmes » aux dentitions dévoilées des figures de poètes, philosophes, enfants et mendiants. La touche si intense de Frans Hals est mise en lumière dans son Jeune pêcheur (Musée royal des beaux-arts d’Anvers) tandis que Dosso Dossi peint un mystérieux Bouffon (Galleria Estense, Modène). La vieillesse et les rides du temps hantent le « Laboratoire du visage » où les tronies de Jacob Jordaens côtoient l’hyperréalisme de Balthasar Denner, peintre allemand peu connu en dehors de son pays. Qualifié de « peintre des pores », Denner peint la Vieille femme (Kunsthistorisches Museum, Vienne) en 1721 et l’envoie à l’empereur Charles VI, qui, dit-on, gardait toujours la clef de la boîte qui la contenait, preuve du goût des élites pour ces figures de fantaisie. S’ils les considèrent au départ comme de simples morceaux d’atelier, les peintres se rendent vite compte de l’intérêt de leur clientèle pour ces toiles à la facture plus libre que les œuvres de commande.
Sur les 82 œuvres exposées, seules quatre d’entre elles sont issues du Musée des Augustins. C’est dans les collections de toute l’Europe qu’ont été dénichées les pépites parfois méconnues des peintres de « second ordre », qui tiennent la comparaison avec les plus grands. Ainsi du Garçon au turban tenant un bouquet de fleurs de Michael Sweerts (vers 1658, Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid) : cette figure travestie au costume fantaisiste, choisie comme emblème de l’exposition, a été peu exposée, malgré son caractère fulgurant. À Toulouse, ce jeune homme est bien entouré.

Figures de Fantaisie

Commissariat : Melissa Percival, professeure d’histoire de l’art à l’Université d’Exeter, Angleterre ; Axel Hémery, conservateur en chef du patrimoine et directeur du Musée des Augustins
Nombre d’œuvres : 82

Ceci n’est pas un portrait. Figures de fantaisie de murillo, Fragonard, Tiepolo…

Jusqu’au 6 mars, Musée des Augustins, 21, rue de Metz, 31000 Toulouse, tlj sauf mardi, 10h-18h, le mercredi jusqu’à 21h, entrée 8 €, www.augustins.org. Catalogue, Somogy Éditions d’art, 288 p., 35 €.

Légende photo
Godfried Schalcken, Jeune fille à la fenêtre, huile sur toile, National Gallery of Wales, Cardiff. © National Museum of Wales.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°449 du 22 janvier 2016, avec le titre suivant : Des portraits peu conventionnels

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