Dimanche 16 décembre 2018

Des œuvres manquent à l’appel d’Africa

L’Égypte et le Mali font défaut à l’exposition de la Royal Academy

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1995 - 645 mots

Après le cauchemar logistique de la mise au point de l’exposition \"Afrique, l’art d’un continent\" à la Royal Academy – cette première exposition exhaustive de l’art africain réunit plus de huit cents objets –, les organisateurs ont dû pallier en catastrophe l’absence de deux ensembles d’importance majeure qui leur avaient été promis : vingt-huit pièces en provenance d’Égypte et quatorze terres cuites de Djenné. Ces œuvres figurent dans l’édition du catalogue, mais aucune n’est exposée.

LONDRES (de notre corres­pondant) - Les trésors de l’Égypte antique prêtés par les musées égyptiens devaient être le point de départ d’une expédition autour du continent africain, dont les splendeurs du Caire médiéval auraient été le terme. Les autorités égyptiennes s’étaient montrées désireuses de contribuer à l’exposition de la Royal Academy, et des prêts importants avaient été consentis par le Musée égyptien, le Musée d’art islamique et le Musée d’art copte, tous trois situés au Caire, ainsi que par le Musée de Louxor.

Mais deux semaines avant l’ouverture, la Royal Academy a été informée que le ministre égyptien de la Culture avait décidé de suspendre les prêts. La justice égyptienne ayant été saisie d’une demande – appuyée par les nationalistes et les fondamentalistes – visant à interdire le prêt d’antiquités à toute institution étrangère, le ministre égyptien a préféré, à son corps défendant, attendre le verdict de la cour.

En conséquence, l’institution britannique a été contrainte de rechercher des prêts de substitution dans un délai très court. Cette démarche a relativement bien réussi, principalement grâce aux musées de Londres, Berlin, Boston et du Koweït, même si la section égyptienne de l’exposition en a inévitablement souffert.

Des photos à la place des originaux
Les terres cuites de Djenné sont à l’origine d’un problème plus délicat encore. Ces sculptures, découvertes récemment au Mali, datent pour la plupart du XVe siècle, et presque toutes les pièces se trouvant aujourd’hui dans les collections occidentales privées ont été pillées et exportées illégalement. Lors des préparatifs de l’exposition, la Royal Academy a tenu à faire savoir qu’elle n’exposerait pas d’œuvres provenant de tels pillages. Le British Museum, premier prêteur de l’exposition (avec une centaine d’œuvres), a de son côté adopté une position très ferme, rappelant sa politique de ne participer à aucune exposition qui comporterait des œuvres d’art volées.

Mais l’importance artistique capitale des terres cuites de Djenné a amené la Royal Academy à rechercher activement une solution. Sachant que les pièces les plus belles ne pouvaient être que des exemplaires volés, celle-ci s’est donc efforcée d’obtenir du Mali la permission de les exposer, en contrepartie de l’importante publicité faite au problème du pillage des antiquités africaines. Peine perdue : le 21 août, le secrétaire général Piers Rodgers a du se résoudre à n’exposer aucune terre cuite de Djenné, déclarant : "On conserve le sentiment gênant que tout cela ne sert pas forcément les intérêts du peuple malien ni de notre propre public. Peut-être devrait-on remettre en cause l’extension aux expositions d’un principe qui, à l’origine, ne s’appliquait qu’aux acquisitions."

Ce qui n’a pas été révélé, en revanche, c’est que la Royal Academy avait voulu emprunter quelques terres cuites au Musée national de Bamako. Mais aucune d’entre elles ne répondait aux critères artistiques élevés qui ont présidé à la sélection des œuvres pour l’exposition londonienne. Les visiteurs devront donc se contenter de photographies des originaux interdits d’exposition, qui sont restés aux mains de leurs collectionneurs européens et nord-américains. Bonne nouvelle, un vase Igbo du Xe siècle, volé au mois d’octobre 1994 à l’université d’Ibadan, a été retrouvé à l’occasion de l’exposition et sera restitué au Nigeria.

-AFRIQUE : L’ART D’UN CONTINENT, Royal Academy, Londres, jusqu’au 21 janvier. New York, Guggenheim Museum, du 18 juin au 22 septembre 1996. Ouvert tlj de 10h à 17h30, fermé les 24, 25 et 26 décembre. Catalogue sous la direction de Tom Phillips RA et Dr John Mack, coordination Dr Petrine Archer-Straw.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°20 du 1 décembre 1995, avec le titre suivant : Des œuvres manquent à l’appel d’Africa

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