Dimanche 21 octobre 2018

Rétrospective

Denis synthétique

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 7 juillet 2009 - 745 mots

La Bretagne rend hommage à Maurice Denis, talentueux prosélyte de l’école de Pont-Aven.

PONT-AVEN - L’exposition d’été de ce petit musée municipal consacré au théoricien des Nabis – les « prophètes » de la peinture moderne – vaut comme une double démonstration. D’abord parce qu’elle prouve qu’un musée créé il y a une vingtaine d’années dans une ville de 3 000 habitants peut être capable de monter une exposition d’envergure uniquement grâce à des prêts. Ensuite parce que ces chefs-d’œuvre une fois réunis, il ne fait aucun doute que ce musée a besoin d’une rénovation urgente. Que tout le monde se rassure. Un projet, validé par le ministère de la Culture, entre déjà dans sa phase de programmation.
Malgré d’apparentes contraintes d’accrochage, l’exposition fait donc la part belle au « synthétisme » dans la peinture de Maurice Denis (1870-1943). Soit le pan le plus brillant de son corpus qui est aussi paradoxalement le moins exposé, occulté par les œuvres classiques – et souvent pieuses – d’après 1900. Par « synthétisme », il faut entendre aplats de couleurs pures, simplification des formes et absence de point de fuite, nouvelles règles promues par un groupe de jeunes peintres sous l’emprise picturale de Paul Gauguin (1848-1903) et auto-baptisés « Nabis ». Dans cette histoire, la bourgade de Pont-Aven (Finistère) tient une place déterminante puisque c’est là, au Bois d’Amour, que Gauguin aurait dicté à Paul Sérusier sa leçon de modernité, donnant ainsi naissance au célèbre petit tableau Le Talisman (1888, Musée d’Orsay, Paris). Acolyte de Sérusier à l’Académie Julian, Denis, qui ne se rendra à Pont-Aven qu’en 1899, en proposera la fameuse transcription théorique : « Se rappeler qu’un tableau […] est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » (1890).

Des œuvres proches du graffiti
Le Talisman ne figure pas dans l’exposition de Pont-Aven, mais qu’importe. Trois petits panneaux de 1890, Le Marronnier (Musée Rolin, Autun), Petite vue de la terrasse (Musée Rolin) et À la fenêtre du train (collection particulière) démontrent d’emblée que Denis a, lui aussi, vite assimilé la leçon picturale. Avec ce dernier tableau comme avec ce triple portrait de son épouse, Jeunes filles, qu’on dirait des anges (1892, collection particulière), Estelle Guilles des Buttes-Fresneau, commissaire de cette exposition, estime que « Denis […] a déjà une sacrée longueur d’avance ». Le traitement des ombres, la liberté du trait et des couleurs sont en effet déjà d’esprit fauve, quinze ans avant les expériences de Matisse (1905) ! Les Arbres verts (1893), exceptionnellement prêtée par le Musée d’Orsay, mais aussi La Danse des Bretons (1891, Museum of Art, Indianapolis, Indiana) renvoient toutefois au japonisme cher à l’Art nouveau.
À l’étage, c’est le Christ vert (1890, collection particulière) qui domine l’accrochage, en dépit de ses dimensions modestes. En écho au Portrait au Christ jaune de Gauguin (1889, Musée d’Orsay) – un tableau que Denis achètera chez Vollard en 1903 –, le « nabi aux belles icônes » parvient à inventer des moyens formels originaux, proches du graffiti, pour susciter l’émotion et témoigner de sa foi. Si l’exposition vaut pour cette réunion de chefs-d’œuvre, elle n’occulte pas le tournant – nettement moins convaincant – pris par sa peinture après 1900. Pointillisme et classicisme s’immiscent ainsi dans de grands formats illustrant la félicité familiale ou la religiosité, même si quelques éclairs nabis illuminent encore ponctuellement plusieurs tableaux. La Barque au saint breton (1905, Musée des Jacobins, Morlaix) témoigne de ces allers et retours, associant cadrage audacieux et réalisme des figures.
Si Denis fréquenta peu Pont-Aven, il élut en revanche domicile à Perros-Guirec (Côtes-d’Armor), sur la Côte de Granit rose. En 1908, il y achète la villa Silencio, où il passera tous ses étés, alliant « la plage et l’atelier » en compagnie de sa nombreuse progéniture. C’est à ces images d’une Bretagne à laquelle le peintre était très attaché qu’est consacré le second volet de cet hommage, appuyé sur les travaux de Denise Delouche, professeur émérite à l’université de Rennes. Celui-ci se tient au domaine de La Roche-Jagu, à quelques kilomètres des plages fidèlement illustrées par Denis.

Maurice Denis

Commissariat : Pont-Aven : Estelle Guille des Buttes-Fresneau, conservatrice du Musée de Pont-Aven ; Camille Armandary, son adjointe. La Roche-Jagu : Nolwenn Herry-Thouenon, chargée des expositions ; Line David, historienne de l’art

Avec la collaboration de : Claire Denis, responsable du catalogue raisonné de l’œuvre de Maurice Denis ; Fabienne Stahl, historienne de l’art, chargée de recherche pour le catalogue raisonné de l’œuvre de Maurice Denis

MAURICE DENIS ET LA BRETAGNE, LA LEÇON DE PONT-AVEN, jusqu’au 5 octobre, Musée des beaux-arts, place de l’Hôtel-de-Ville, 29930 Pont-Aven, tél. 02 98 06 14 43, tlj 10h-19h en juil.-août, 10h-12h30, 14h-18h30 à partir du 1er septembre ; LES ÉTÉS DE SILENCIO, Domaine départemental de La Roche-Jagu, 22260 Ploëzal, tél. 02 96 95 62 35, tlj 10h-19h en juill.-août, 10h-12h30, 14h-18h à partir du 1er septembre.

Denise Delouche, Maurice Denis et la Bretagne, éd. Palantines, Quimper, 168 p., 34 euros, ISBN 978-2-35678-008-9

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Denis synthétique

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