Copenhague

Degas intime

Les monotypes de l’artiste

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994

Le trop discret Musée Ordrupgaard à Copenhague, riche de peintures françaises de tout premier ordre des XIX et XXe siècles, présente une rétrospective audacieuse des œuvres les plus secrètes de Degas, ses monotypes.

COPENHAGUE - Les monotypes de Degas furent confidentiels pour les contemporains du peintre. Il les conservait pour la plupart dans son atelier, ou les cédait à un cercle réduit d’amis ou de collectionneurs. Pour connaître une partie de sa production, il fallut attendre les reproductions que fit Vollard de La maison Tellier de Maupassant en 1934, des Mimes des courtisanes de P. Louÿs en 1935, et celles que fit Blaizot en 1938 de La famille Cardinal de Ludovic Halévy. Méconnus, ces monotypes le sont encore aujourd’hui du grand public.

Seul le Fogg Art Museum d’Harvard leur a, en 1968, consacré une exposition. L’audacieuse initiative d’Ordupgaard a éveillé l’intérêt des musées les plus prestigieux. Le Metropolitan Museum of Art a prêté notamment sa Boucle d’oreille, le Louvre sa Femme s’essuyant les pieds près d’une baignoire, la National Gallery of Art de Washington sa Liseuse. Le Musée Picasso a dépêché, entre autres, sa Fête de la patronne.

Un procédé rapide et riche d’innovations
Plus intime, le monotype n’est pas, à la différence de la gravure, un élément de diffusion de l’art. C’est un dessin non gravé, à l’encre ou à la peinture à l’essence, sur un cuivre, un zinc, un celluloid ou quelque surface lisse. Au terme de "monotype", le peintre préférait d’ailleurs l’expression de "dessin fait avec l’encre grasse et imprimé". On procède généralement à un tirage unique sur papier, parfois à un second plus clair, rarement à un troisième encore plus pâle.

Dans ces tirages, exécutés pour la plupart dans les années 1870-1880, Degas a conjugué audace technique et licence picturale. Pour certaines épreuves, il a enduit de noir sa plaque avant d’essuyer et d’enlever l’encre de façon à "faire sortir les clairs". Les silhouettes des Trois danseuses sont comme tirées de l’ombre. Il a retravaillé les zones sombres à l’aide d’outils peu orthodoxes ; dans Intimité, les deux visages des personnages portent les empreintes de ses doigts et le mur du fond présente les marques du chiffon. Dans certains monotypes, comme le Cabinet particulier, il a dessiné les figures à l’encre de Chine sur la plaque vierge.

Sur d’autres, comme La fête de la patronne, il a ajouté des rehauts de pastel. En quelques lignes hâtivement tracées, il évoque tout un tableau. Dans la Femme debout dans la rue, de dos, la silhouette de poupée russe de la passante est grossièrement indiquée, les promeneurs sont suggérés par de simples bâtonnets, et le trottoir est réduit à une ligne diagonale.

Maisons closes et petits rats
L’exposition s’articule autour de plusieurs thèmes : ballets, paysages, nus, cafés-concerts, mais surtout illustrations de La famille Cardinal et scènes de bordel. Ces scènes, jugées pornographiques à l’époque (René, le frère du peintre, en aurait, selon Vollard, détruit un certain nombre au moment de la vente, après le décès de l’artiste), dépeignent d’une manière plutôt réaliste l’univers routinier des filles.

Les prostitués de L’attente, avec leur côté bon enfant, n’ont rien de racoleur, à la différence de la Nana de Manet. Edmond de Goncourt les comparait même, avec leurs jambes courtes, leurs petits bras et leur torse rond, à de vulgaires crabes. Symbole érotique s’il en faut ! Suivent les études de La famille Cardinal, évoquant les coulisses de l’Opéra ; certaines n’avaient jamais été exposées auparavant. Les paysages, composés au début des années 1890, clôturent la rétrospective. Exécutés avec plusieurs couleurs à l’huile allongée d’essence, ils évoquent, plutôt que des lieux précis, des vues imaginaires.

En dépit de ces quelques paysages et d’une poignée de tirages rehaussés de couleurs, le commissaire de l’exposition, Hanne Finsen, a choisi de privilégier les monotypes "purs" : ceux exécutés uniquement à l’encre noire, sans ajout de pastel, gouache ou crayon. Comme pour faire écho à Degas qui, en 1906, déclarait "Si j’avais à refaire ma vie, je ne ferais que du noir et blanc".

Degas, portraitiste

ZURICH - Le Kunsthaus de Zurich, en collaboration avec la Kunsthalle de Tübingen, présente, du 2 décembre 1994 au 5 mars 1995, une exposition consacrée aux portraits de Degas, la première du genre depuis celle organisée aux États-Unis dans les années quarante.
Les premiers tableaux du jeune Degas (1834-1917) étaient déjà des portraits ; sa famille, ses proches lui servaient de modèles. Avec son côté non officiel, ce type de portrait permet à l’artiste de se lancer dans des toiles complexes, hardies, où il explore non seulement la personnalité humaine, mais également de nouvelles lois picturales, des rapports dans l’espace. L’exposition veut montrer comment le portrait pur peut devenir peinture de genre ou description d’un métier. Elle réunit des tableaux prêtés par de grands musées, replacés dans le contexte des œuvres préparatoires. L’exposition sera ensuite présentée à Tübingen, du 18 mars au 18 juin.

Kunsthaus, Zurich, du 2 décembre 1994 au 5 mars 1995

"Degas Intime", Musée d’Ordrupgaard, Copenhague, jusqu’au 15 janvier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : Degas intime

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