Jeudi 13 décembre 2018

Reims

Déficit de la photographie

Un Mai de la photo à l’enseigne du banal

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 juin 1995 - 466 mots

Pour son dixième anniversaire, le Mai rémois de la photographie avait choisi, en privilégiant l’art contemporain, le thème de \"l’esthétique de l’ordinaire\". De la gare aux soupentes, en passant par le musée, plus de vingt expositions se sont ouvertes dans la ville.

REIMS - Comment faire à partir du banal, de l’ordinaire, du quotidien, du réel le plus prosaïque quelque chose qui ressemble à de l’art ? Le projet n’est pas nouveau, mais la photographie, qui revendique un noble statut, lui a redonné une ampleur et, croit-on, une légitimité. Les "pionniers" du genre ont un avantage certain, à l’instar de Fischli et Weiss, dont étaient à nouveau présentés les Aéroports de 1989.

D’autres, comme Jean-Luc Moulène, ont un rapport suffisamment complexe avec le paysage humain et le médium photo­graphique pour ne pas accorder un crédit illimité aux puissances de l’image, et ouvrir alors une vraie critique du regard. D’autres encore s’inscrivent dans une tradition moins artiste, tel Paul Graham, qui leur évite heureusement l’emphase et la prétention, ou trouvent dans l’humour, comme Joachim Mogarra, le moyen de ne pas désespérer.

Nombreux, en revanche, sont ceux qui se sont laissés persuader par la séduction de l’image et qui multiplient les procédures pour faire comme s’ils avaient les moyens d’y résister. Du grand au plus petit format, de l’image emphatique et solitaire à la multiplication des clichés, oscillant entre l’inévitable référence à Godard et le discours publicitaire, mélangeant hâtivement citations de Manet et figures de bandes dessinées, louchant sur Nan Goldin ou Jeff Wall, les photographes-qui-se-veulent-artistes entretiennent la neurasthénie ou la haine, parfois les deux. Le misérabilisme a tellement habité la politique et les médias, semble-t-il, que naît une génération qui associe à la pauvreté de ses moyens une adhésion sans recul aucun à la contemporanéité.

Un genre qui refuse la sublimation
Le mérite de ce Mai de la photo aura été de montrer, par un effet de saturation que l’on saurait espérer délibéré, les limites très vite rejointes de ce genre qui, par principe, ignore et refuse la sublimation. Les auteurs du catalogue (André Rouillé et Emmanuel Hermange pour l’essentiel) confortent ces artistes dans leurs convictions insuffisantes.

"Par sa grande capacité à se confondre avec ce qu’elle représente, peut-on lire, la photographie est sans doute le plus miscible des médiums." Ou encore : "Vouloir éviter la caricature et les stéréotypes aboutit à mutiler les individus de leur partie la plus singulière : le visage. Par ce paradoxe, l’œuvre n’impose-t-elle pas une vérité sur la véritable place réservée aux individus dans les hypermarchés ?" On comprend que l’instantanéité et la superficialité du cliché ne sont pas le privilège de la seule photographie.

"Mai de la Photo", Reims, jusqu’au 5 juin, renseignements tél. : (16) 26 77 78 79. Catalogue édité par la Ville de Reims, 88 p., 100 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°15 du 1 juin 1995, avec le titre suivant : Déficit de la photographie

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