Vendredi 19 octobre 2018

Festival

Déclics à l’ombre du Kremlin

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 28 avril 2006 - 749 mots

La Biennale de la photographie de Moscou, devenue incontournable, explore les grandes figures de ce médium et porte un regard sans complaisance sur la Russie contemporaine.

 MOSCOU - Moscou s’est depuis une dizaine d’années inscrite dans le circuit des rendez-vous incontournables du monde de la photographie. Sous l’impulsion de la très énergique Olga Sviblova, directrice de la Maison de la photographie de Moscou, alternent tous les ans dans la capitale russe une Biennale de la photographie de mode et une Biennale de la photographie. 2006 est l’année de cette dernière, un sixième rendez-vous traversé par les thèmes passe-partout du conflit, du voyage et de la séduction. Alors que la Maison de la photographie de Moscou, lieu pionnier dans la défense du support en Russie, a laissé place à un grand chantier sur la rue Sushchevskaya, en attendant la construction d’un nouveau bâtiment, la manifestation est éclatée aux quatre coins de la capitale. Musées, centres d’art, galeries fraîchement ouvertes, lieux branchés, friches industrielles, environ vingt-cinq espaces accueillent une centaine d’expositions, dont la moitié d’artistes étrangers. Après la reconstruction du Manège, près du Kremlin, il aurait été possible de réduire le nombre de lieux pour faciliter la visite. Mais l’éclatement de la biennale fait manifestement partie d’une stratégie des organisateurs pour en amplifier la visibilité, et aussi pour multiplier les soutiens dans un pays où les événements même les plus établis ne sont pas à l’abri de revers de fortune.

Photographes français
Conçue pour un public russe qui n’a pas forcément eu la chance de découvrir à l’étranger les vedettes de la photographie internationale, la Biennale de la photographie poursuit cette année l’exploration des grandes figures. Ainsi, au nouveau Manège, un ensemble exceptionnel de photographies de Brassaï est présenté, qui dévoile son regard porté sur le Paris nocturne. Le Musée d’art contemporain de Moscou accueille l’un des points forts de la biennale avec l’exposition « Nan Goldin », un projet conçu par Éric Mézil, directeur de la Collection Lambert en Avignon, qui comprend aussi la projection de deux diaporamas. Chaque fois, les commissaires ont pris soin de présenter des ensembles importants qui permettent d’appréhender dans toutes leurs dimensions les travaux. C’est encore le cas pour les tirages de Sebastián Salgado à la Zurab Tsereteli Art Gallery. Tout au long de la manifestation, les photographes français sont particulièrement à l’honneur, avec notamment Gilbert Garcin (GUM), Stéphane Couturier, Mathieu Bernard-Reymond et Christian Courrèges (Musée national d’architecture), Patrick Taberna et Christine Spengler (Zurab Tsereteli Art Gallery), ou Bettina Rheims, dont la rétrospective, avant de venir au Musée d’art contemporain de Lyon, fait escale au Manège.

Drame de Beslan
Pour le regard occidental, la Biennale de la photographie de Moscou est aussi l’occasion de découvrir d’importants ensembles russes. Parmi les œuvres historiques figure par exemple une série intitulée « Conflits, voyages, tentations photographiques » d’Alexandre Rodtchenko, des images des années 1920-1930 dans lesquelles alternent déplacements de l’Armée rouge et athlètes en pleine action. Au même endroit, le Musée d’art moderne de Moscou, est présentée l’une des expositions les plus marquantes de la manifestation. Issue du Musée russe d’ethnographie de Saint-Pétersbourg, des photographies noir et blanc dévoilent la vie quotidienne dans l’empire russe entre 1890 et 1910, des vues de villages aux portraits de paysans. La Maison centrale de l’artiste donne rendez-vous avec la plage en Russie, de la fin du XIXe siècle à nos jours, un thème notamment abordé par Morozov, Khalipa ou Bakharev. L’histoire est à l’honneur au Manège avec les photographies d’Alexeï et Edouard Zhigaylov, père et fils, qui travaillèrent pour l’Agence de nouvelles politiques (APN). Bien avant la perestroïka, on y voit un Mikhaïl Gorbatchev pimpant participant aux réunions du Comité central du Parti communiste. Les héros russes défilent, du célèbre Gagarine aux anonymes qui laissèrent leur vie dans le putsch de 1991. Loin du reportage, la biennale dévoile aussi les travaux effrayants de AES F,
les couples improbables de Alya Esipovich, les délires de Sergey Bratkov ou les compositions kitsch et engagées de Boris Orlov.
Cette édition riche, qui couvre un large spectre de la photographie, ne fait pas non plus l’impasse sur une actualité parfois douloureuse. Ainsi, à la Zurab Tsereteli Art Gallery, James Hill propose un reportage poignant sur le drame de Beslan. Certes, ses photos esthétisantes, prises après le drame, peuvent apparaître déplacées par leur voyeurisme. Mais c’est tout à l’honneur du festival d’avoir eu le courage de montrer ces images, elles aussi témoins de la Russie contemporaine.

Sixième Biennale de la photographie de Moscou

Jusqu’au 14 mai, divers lieux, Moscou, www.mdf.ru

Biennale de la photographie de Moscou

- Commissaire : Olga Sviblova - Nombre de lieux : plus de 25 - Nombre d’expositions : une centaine

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°236 du 28 avril 2006, avec le titre suivant : Déclics à l’ombre du Kremlin

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