De fil en aiguille, l’histoire des Ballets russes

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 25 janvier 2010

À Moulins, l’exposition du CNCS rassemble quelque cent trente costumes confectionnés pour les ballets de Diaghilev, plusieurs maquettes et dessins. Une entrée dans les coulisses de la création russe.

Nul de ceux qui ont vu le premier Boris [Godounov] n’a perdu le souvenir de certains des décors qui nous furent alors montrés. Un entre autres, le tableau du couronnement, reste fixé dans les mémoires : l’énorme mur de l’église, montant du sol jusqu’aux frises du théâtre ; le bariolage violent des vêtements du peuple, massé à l’arrière-plan ; et sur cette toile de fond, le lent défilé du cortège, les costumes somptueusement harmonieux, le déploiement de splendeur et d’opulence orientale de la vieille Russie ; tout cela formait un spectacle d’un style superbe, d’une grandeur simple et rude, à la fois barbare et magnifique, dont rien de ce que nous connaissions jusqu’alors ne pouvait donner une idée. » (Pierre Lalo, Le Temps, 5 avril 1922).

Si maintes publications ont chanté la modernité et la créativité des Ballets russes, l’histoire des opéras montés par Diaghilev et des costumes qui les accompagnaient n’avait encore jamais fait l’objet de recherches approfondies. C’est dire si la somptueuse exposition présentée au Centre national du costume de scène de Moulins répare cet outrage. Car il s’agit bel et bien d’une résurrection, tant s’était perdue dans les méandres de l’histoire comme dans les réserves des opéras des quatre coins du monde la trace de ces oripeaux magnifiques qui métamorphosaient les chanteurs lyriques en tsars, en boyards ou en simples paysans.
 
Dans une mise en scène d’une rare sophistication (ici une isba de bois devinée derrière un rideau de gaze suggérant une forêt de bouleaux, là une paroi aux allures d’iconostase déployant la somptuosité des costumes de Boris Godounov évoqués plus haut), c’est ainsi toute l’histoire des coulisses de la création qui se devine en filigrane. Véritable archéologue de cette folle entreprise, Martine Kahane, la directrice des lieux, narre ainsi avec enthousiasme la confrontation des archives et des documents graphiques (maquettes, illustrations, programmes, photographies…) pour tenter de reconstituer le long périple de ces costumes maintes fois portés au gré des mises en scène et des spectacles, parfois même usés jusqu’à la trame ! Une histoire d’autant plus émouvante qu’elle se lit aussi au travers de ces tampons apposés sur les doublures au fur et à mesure des réemplois, mais aussi des noms des artistes qui y furent brodés ou écrits…

Un tissu de références
Mais ce qui subjugue aussi le visiteur (et non des moindres puisque le couturier Christian Lacroix assistait, en habitué des lieux, à l’inauguration de l’exposition le 11 décembre dernier), c’est l’extraordinaire raffinement de ces « rêveries textiles », oscillant entre archaïsme flamboyant ou modernité primitiviste.
 
Tantôt pétris de références ethnographiques (au pays des tsars, les idéaux nationalistes ne sont jamais très loin !), tantôt échappés d’une gravure de Kandinsky ou d’une épure géométrique de Malevitch, ces costumes reflètent, plus que tout long discours, l’écartèlement et les interrogations de la vieille Russie en ce premier tiers du XXe siècle. Mais au diable les références historiques ! Aux amoureux du théâtre et de l’opéra comme aux passionnés de mode et de design, le voyage à Moulins s’impose. Caftans aux allures de pouchtines afghanes, robes de paysannes aux imprimés quasi psychédéliques, manteaux et robes échappés de contes de fées n’ont rien à envier aux créations échevelées d’un John Galliano…

Biographie

1872
Naissance de Serge Diaghilev à Selichtchi (Russie).

1907
Diaghilev crée la compagnie des Ballets russes qui se produira dans le monde entier.

1909
Première saison au théâtre du Châtelet à Paris.

1913
L’Après-midi d’un faune de Vaslav Nijinski, musique de Claude Debussy.

1917
Parade dans des décors et costumes de Picasso : tournant dans l’esthétique de Diaghilev et l’histoire de la décoration scénique.

1929
Décès de Serge Diaghilev. Dernière représentation à Vichy.

Autour des expositions

Informations pratiques
À Moulins : « Opéras russes, à l’aube des Ballets russes », jusqu’au 16 mai 2010. Centre national du costume de scène. Tous les jours de 10 h à 18 h. Tarifs : 5 et 2,5 €. www.cncs.fr
À Paris : « Ballets russes », jusqu’au 23 mai 2010. Palais Garnier Bibliothèque-Musée. Tous les jours de 10 h à 17 h. Tarifs : 8 et 4 €. www.operadeparis.fr

Claude Lévêque à l’Opéra de Paris.
Claude Lévêque, qui a représenté la France à Venise, signera la scénographie du prochain ballet d’Angelin Preljocaj à l’Opéra. Intitulée Siddharta, cette création, qui associe le jeune compositeur français Bruno Montovani, mènera du 18 mars au 11 avril le spectateur sur les pas du prince indien devenu, au terme d’un long voyage spirituel, Bouddha ou l’Éveillé.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°621 du 1 février 2010, avec le titre suivant : De fil en aiguille, l’histoire des Ballets russes

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque