Dans la peau de Pablo Picasso

Blockbuster

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2008

Le Grand Palais, le Musée du Louvre et le Musée d’Orsay identifient les sources d’inspiration de Pablo Picasso, artiste avant-gardiste devenu peintre classique.

PARIS - Un combat de boxe s’achève habituellement sur un K.-O., or, au Grand Palais, à Paris, l’uppercut fatal est délivré dès la première salle de « Picasso et les maîtres ». Pinceaux et palette bien en main, Delacroix, Goya, Rembrandt, le Greco, Gauguin ou encore Ingres nous toisent. Au sein de cet aréopage se sont glissés, en toute indiscrétion, plusieurs autoportraits de Picasso datés de périodes différentes. Que ces maîtres absolus de l’histoire de l’art le veuillent ou non, l’annonce est solennelle : Pablo Picasso, l’inventeur du cubisme, l’avant-gardiste devenu ringard aux yeux de la critique convertie à l’abstraction, fait désormais partie des leurs. C’est donc déjà un peu sonné que l’on poursuit la déambulation le long d’un parcours thématique riche de plus de deux cents œuvres (l’autoportrait, le modèle antique, les peintures noires, les nus…), égrenant les rapprochements entre les toiles de l’artiste espagnol et les chefs-d’œuvre de son panthéon personnel.
L’exposition aurait pu s’intituler « Dans la peau de Pablo Picasso ». À force de confrontations entre le passé et le « présent » de Picasso, le visiteur finit par adopter le regard picassien, celui qui avait ce catalogue artistique en tête, observant, jaugeant, puis phagocytant. Même la projection des inamovibles Ménines de Vélasquez (restées au Prado, à Madrid), pis-aller format timbre-poste sur un écran accroché dans un coin de salle, n’est pas sans évoquer la manière dont Picasso punaisait les images inspiratrices sur un montant de son chevalet. Les tableaux de maîtres reprennent des couleurs, ils s’animent au contact de la voracité du peintre catalan. Ainsi, dans la salle réservée au modèle antique, la réflexion menée par Picasso sur les volumes et le modelé – ou non – de la figure revit au travers des toiles et des cheminements artistiques variés de Puvis de Chavannes, d’Ingres, du Greco ou de Renoir. Aussi bariolés et énergiques soient-ils, les nains de Picasso font écho à la gravité et au silence du Sebastián de Morra de Vélasquez, tandis que les buveuses d’absinthe chez Degas et Picasso trinquent dans un même désarroi.

Prêts inouïs
C’est à la fin que le parcours trébuche, avec une dernière salle consacrée au nu qui aurait pu, aurait dû, être une apothéose de chair, de sensualité et de lascivité. Quand aura-t-on encore la chance de voir réunies la Maja desnuda (« La Maja nue ») de Goya, la Vénus du Titien et l’Olympia de Manet ? Pourquoi avoir préservé ici une muséographie sobre et froide, alors que les vanitas et autres pièces de boucherie bénéficient d’un écrin feutré spécialement conçu ? Ces nus emblématiques auraient mérité une scénographie plus intime, moins clinique. À croire que la méthode Picasso, qui souhaitait tant « dire le nu », se résumait à une inspection scientifique et détachée de ses modèles ! Car le cheminement du peintre espagnol varie selon les œuvres et les artistes ; l’analyse spécifique à chacune de ces démarches, qui fait défaut au parcours, est ébauchée dans le catalogue de l’exposition.
Grâce à un format réduit, la formule est plus efficace au Musée du Louvre et au Musée d’Orsay, où sont proposés deux addenda à la démonstration du Grand Palais, inamovibilité de deux chefs-d’œuvre oblige. Le sobre aparté du Louvre, consacré à la variation autour des Femmes d’Alger de Delacroix, se fonde sur des précisions historiques pour expliquer l’attrait exercé par le chef-d’œuvre orientaliste sur Picasso. Déclinant les multiples variations autour du Déjeuner sur l’herbe, avec le tableau de Manet pour pierre angulaire, la présentation d’Orsay convainc elle aussi par son exhaustivité, ce en dépit d’une scénographie d’une fantaisie dont on aurait pu faire l’économie.
Prêts inouïs, collaborations inédites, budgets d’assurance pharaoniques, plages horaires exceptionnelles, visiteurs par milliers attendus chaque jour au Grand Palais…, « Picasso et les maîtres » a l’envergure d’un mastodonte des plus délicats à manœuvrer, et dont l’effet ultime peut susciter autant l’émerveillement qu’un sentiment d’indigestion, voire d’esbroufe.
Les embûches étaient légion, à commencer par un déséquilibre dans la sélection dominée par les œuvres tardives de Picasso, que les commissaires sont les premières à déplorer. Une grande partie de la collection du Musée national Picasso, actuellement fermé pour travaux, se trouve en ce moment même à Tokyo, preuve que les fonds du musée parisien ne sont pas inépuisables. On touche également aux limites du pouvoir de négociation, d’échanges de bons procédés et autres retours d’ascenseur. Certains prêts que Paris n’a pas obtenus ne sont pas tous regrettables – l’un des deux autoportraits de Van Gogh appartenant aux collections d’Orsay a largement plus sa place au Centre de la Vieille Charité à Marseille pour « Van Gogh-Monticelli » qu’à Paris.

Dernier génie classique
Au final, cette entrée au panthéon, aussi savoureuse soit-elle, est malgré tout synonyme de fin de cycle. La seconde moitié du XXe siècle lui ayant décollé son étiquette d’avant-gardiste, Picasso est le dernier des génies classiques, le dernier à s’être mesuré de manière aussi systématique aux grands maîtres de la peinture traditionnelle. N’oublions pas non plus que Picasso s’est tout autant inspiré de la culture populaire avec des objets dénichés aux puces, comme de l’art africain – un foisonnement de sources auquel Anne Baldassari, directrice du Musée national Picasso, ne rechignerait pas à consacrer une exposition à part entière. Si le Grand Palais n’est pas un tombeau, l’ombre d’une épitaphe y flotte assurément.

PICASSO ET LES MAÎTRES,
jusqu’au 2 février 2009, Galeries nationales du Grand Palais, 3, rue du Général-Eisenhower, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, www.rmn.fr, tlj sauf le mardi 10h-22h, 10h-20h le jeudi, horaires spéciaux pendant les vacances scolaires (25 octobre-5 novembre ; 7 novembre-10 novembre ; 20 décembre-4 janvier 2009) tlj 9h-23h ; les 24 et 31 décembre 9h-18h ; fermeture exceptionnelle le 25 décembre. Catalogue, éd. RMN, 368 p., 350 ill. coul., 49 euros, EAN 978-2-7118-5524-7

PICASSO/MANET. LE DÉJEUNER SUR L’HERBE,
jusqu’au 1er février 2009, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr, tlj sauf lundi 9h30-18h, 9h30-21h45 le jeudi. Album illustré, coéd. Musée d’Orsay/RMN, 48 p., 8 euros, ISBN 978-2-7118-5529-2

PICASSO/DELACROIX : FEMMES D’ALGER,
jusqu’au 2 février 2009, Musée du Louvre, 34, quai du Louvre, 75001 Paris, tél. 01 40 20 53 17, www.louvre.fr, tél. 04 91 14 58 80, tlj sauf mardi 9h-18h, 9h-22h le mercredi et le vendredi.

PICASSO ET LES MAÎTRES
- Commissaires : Anne Baldassari, conservatrice générale du patrimoine, directrice du Musée Picasso ; Marie-Laure Bernadac, conservatrice générale du patrimoine, chargée de l’art contemporain au Louvre
- Scénographie : Jean-François Bodin et Marc Vallet, agence Bodin et associés
- Budget : 4,5 millions d’euros (dont 790 000 euros pour l’assurance)
- Mécénat : LVMH (à hauteur de 1 million d’euros)
- Tarif : Il est possible de faire l’acquisition au Grand Palais d’un billet groupé (26 euros) donnant accès aux trois expositions parisiennes.

PICASSO/MANET
- Commissaire : Laurence Madeline, conservatrice au Musée d’Orsay
- Nombre d’œuvres : 46 (15 tableaux, 13 œuvres sur papier, 1 céramique, 17 cartons découpés)
- Scénographie : Hubert Le Gall

PICASSO/DELACROIX
- Commissaires : Anne Baldassari ; Marie-Laure Bernadac
- Nombre d’œuvres : 10 tableaux, 13 œuvres sur papier, 2 carnets de dessins

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°289 du 17 octobre 2008, avec le titre suivant : Dans la peau de Pablo Picasso

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