Vendredi 20 septembre 2019

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Dans la chambre des merveilles de Dries Van Noten

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 20 mai 2014 - 686 mots

Le Musée des arts décoratifs fait dialoguer les créations du couturier belge avec les tableaux, films et photographies qui ont nourri son imaginaire.

PARIS - Ce n’est pas une exposition de mode, au sens classique du terme. Encore moins une rétrospective du couturier Dries Van Noten. Pamela Golbin, la commissaire, la décrirait plutôt comme « un voyage au cœur même du processus créatif ». Il suffit de déambuler au beau milieu de ces tableaux vivants ponctués de robes, de photographies, de tableaux et de vidéos pour comprendre que l’on est bien au-delà du simple exercice muséal. Fruit de conversations et de confidences, l’exposition se veut un kaléidoscope d’émotions propre à recréer les multiples sources visuelles qui ont façonné la sensibilité du grand couturier né à Anvers en 1958.

Télescopant les styles et les époques, transcendant la sempiternelle hiérarchie entre beaux-arts, arts décoratifs et arts populaires, le parcours a des allures de parc chamarré, hanté de fleurs et de papillons. Happé par cet univers féerique, le visiteur écarquille les yeux et oublie tous ses préjugés sur le caractère prétendument frivole de la mode. En pénétrant dans ce cabinet de curiosités des temps modernes, l’on comprend que, comme tout artiste, Dries Van Noten est un ogre qui se nourrit de multiples expériences, vécues ou fantasmées, pour mieux recréer son univers, subtile alchimie entre exotisme, dandysme et préciosité.

Parmi les chocs émotionnels qui ont scandé son parcours, on trouve ainsi le fameux tailleur « Bar » de Christian Dior de 1947 dialoguant avec la Vénus Bleue d’Yves Klein, soit une autre proposition, une autre « silhouette » du corps féminin. Plus loin, c’est un portrait de Francis Bacon qui est convoqué, face à ces pièces de la collection femme pour l’automne 2009 dont la palette délicate n’est pas sans évoquer celle du sulfureux peintre londonien. Mais ici, point de citation littérale. Plutôt une réminiscence picturale propre à enrichir de nouveaux accords chromatiques (des orangés, des moutardes, des roses chair…) la palette textile du créateur anversois. Dries Van Noten n’a d’ailleurs pas dissimulé combien la visite de l’exposition Bacon, à Londres, l’avait bouleversé. « J’ai été immédiatement sidéré par son sens de la couleur, par l’énergie de sa pâte et par le fait qu’elle comprend des nuances et des teintes que l’on n’utilise pas dans l’habillement. J’ai eu envie de voir ce que donneraient ces teintes légèrement hors normes sur des vêtements et d’examiner si sa façon de traiter la représentation par le fragment et la déformation des corps et des visages pouvait être appliquée à la formation et à la reconstitution de motifs à fleurs sur des tissus à porter sur soi », explique ainsi le couturier dans le catalogue qui accompagne l’exposition. Car loin d’être un vulgaire « photocopieur » (pour reprendre son expression), Dries van Noten est un esthète qui fréquente les musées, se nourrit du rouge incandescent d’une toile de Mark Rothko, s’extasie devant le Portrait de Marcel Proust par Jacques-Émile Blanche (1892), goûte la poésie du film La Leçon de Piano de Jane Campion (1993), convoque l’univers sophistiqué de la corrida. L’exposition confronte ainsi une tenue noire et blanche de la collection femme printemps-été 2012 avec une toile signée de Picasso en personne : Taureau de 1945. Pour composer ce troublant jeu de miroirs et de réminiscences, les Arts décoratifs ont, il est vrai, bénéficié de prêts exceptionnels, tel ce Portrait d’un sculpteur de Bronzino provenant du Louvre, ou bien encore cette toile de Gerhard Richter de 1986 appartenant à la collection Maramotti. Mais loin d’apparaître comme de simples sources d’inspiration composant une galerie figée, les tableaux flottent dans l’espace, libérés des contraintes du mur. Il en ressort une impression de dialogue et de liberté entre toutes les œuvres, comme peu d’expositions savent en susciter.

Que l’on soit passionné ou non de mode, le Musée des arts décoratifs offre une immersion dans l’univers onirique et sophistiqué de Dries Van Noten. « J’aime mon métier de créateur de mode, c’est cet amour de la mode que je souhaite transmettre et que je voudrais que les gens ressentent », a confié à Pamela Golbin le couturier belge.

Dries Van Noten, Inspirations

Jusqu’au 31 août 2014, Musée des arts décoratifs, 107 rue de Rivoli 75001 Paris, tel 01 44 55 57 40, mardi-dimanche 11h-18h, le jeudi jusqu’à 21h, catalogue édition française Les Arts décoratifs, 308 pages, 650 illustrations, 59 €.

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Vue de l'exposition « Dries van Noten – Inspirations », aux Arts Décoratifs, Musée de la Mode, Paris. © Photo : Luc Boegly.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°414 du 23 mai 2014, avec le titre suivant : Dans la chambre des merveilles de Dries Van Noten

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