Vendredi 14 décembre 2018

Courbet

« Persona... non grata »

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 avril 2006 - 827 mots

Apôtre du laid, amateur de femmes : les jugements sévères et caricaturaux sont légion sur l’inventeur du réalisme pictural qui, célébré de son vivant, est mort exilé en Suisse, ruiné.

Homme excessif, sujet de prédilection des glossateurs qui ont recherché dans ses tableaux les interprétations les plus extravagantes, Gustave Courbet (1819-1877) fait partie de ces peintres dont la vie a longtemps nui à l’étude de l’œuvre.

Il est vrai que l’immodestie de ses propos a contribué à brosser le portrait d’un homme égocentrique, dont la vie tout entière fut vouée à son génie, capable d’écrire en 1870 à ses parents, alors qu’il vient de refuser la Légion d’honneur : « Je suis le premier homme de France ».

Un égotisme démesuré à l’origine de son réalisme
Pourtant, sa vie fut aussi faite de fidélités : à sa famille, à ses racines, à sa terre natale franc-comtoise où il continua à se rendre même aux heures les plus glorieuses de la célébrité. Né sur les bords de la Loue, à Ornans, en 1819, dans une famille de propriétaires fonciers, le jeune Gustave s’installe à Paris en 1840. Il prendra soin, quelque temps plus tard, d’auréoler de mystère les années de formation passées à Besançon. À Paris, il peut enfin se consacrer à la peinture et poursuivre son initiation en copiant les maîtres dans les salles du Louvre. Présomptueux comme toujours, il déclare ne vouloir ni imiter les anciens – Léonard de Vinci et Titien sont pour lui des « filous » – ni copier les modernes. Il faudra donc créer quelque chose de neuf. Ce sera le réalisme.

Alors que depuis 1844 le jeune peintre expose régulièrement ses toiles au Salon, il présente en 1850 le tableau par lequel le scandale arrive : Un enterrement à Ornans, triste cortège funèbre provincial érigé au format de la peinture d’histoire. La critique crie à la vulgarité, à l’éloge du culte de la laideur. Delacroix regrette publiquement que Courbet gâche ainsi son talent.

L’intéressé n’en a cure : « Je veux être à même de traduire les mœurs, les idées, l’aspect de mon époque. Être non seulement un peintre mais encore un homme, faire en un mot de l’art vivant, tel est mon but. » Le critique Champfleury, qu’il fréquente avec les Baudelaire, Corot, Proudhon à la brasserie Andler, forge alors le terme qui colle à la théorie : réalisme.

En 1855, c’est le coup d’éclat. Si plusieurs de ses tableaux sont acceptés pour l’Exposition universelle, L’Atelier du peintre et Un enterrement à Ornans sont refusés. Vexé, Courbet organise sa propre exposition dans un baraquement qui devient le « Pavillon du réalisme ». Maître dans l’art de l’autopromotion, le peintre irrite mais construit sa légende.

Cependant, les nuages ne vont pas tarder à s’accumuler. Y compris dans sa vie privée qui reste toutefois mal connue – l’une de ses sœurs en ayant effacé les traces. En 1851, sa compagne, Virginie Binet, part avec leur fils. L’homme reste volage mais l’amertume l’accable. « L’amour est né pour courir le monde et non pas pour s’installer dans les ménages », déclare-t-il comme pour se convaincre. Ses toiles érotiques, dont l’outrageuse Origine du monde, en sont une autre démonstration.

L’engagement politique le conduit à la ruine
En 1871, alors que la guerre puis la Commune ont mis à bas le régime impérial, auquel Courbet n’avait jamais caché son hostilité, le peintre est accusé de complicité avec les insurgés. Motif : avoir incité publiquement au déboulonnage de la colonne Vendôme, un monument « antipathique au génie de la civilisation moderne ». Jeté en prison en 1871, il s’exile en Suisse dès sa libération pour échapper aux saisies. Mais la justice, qui lui demande de restaurer la colonne à ses frais, ne le lâchera plus. En 1877, il est condamné définitivement à verser plus de 320 000 francs d’amende. Une quarantaine de tableaux sont vendus à l’encan.

Ruiné et humilié, Courbet meurt d’hydropisie à La Tour-de-Peilz, en Suisse, le 31 décembre 1877. Entre Ingres et Delacroix, entre la ligne et la couleur, Courbet aura incarné une troisième voie, celle de la peinture du réel. À l’aube de l’impressionnisme, la leçon a toutefois été rapidement balayée. Quelques années avant sa mort, Courbet commente sa contribution à la peinture : « J'ai passé par les situations les plus terribles qu’un homme puisse voir dans sa vie ; j’en suis sorti, n’en parlons plus. Ce qu’il y a de certain, c’est que j'ai sauvé les arts de la nation. »  

Biographie

1819 Naissance à Ornans (Doubs) dans une famille d’agriculteurs.

1839 Après un passage à l’école de dessin de Besançon, il part pour Paris.

1850 Au Salon, « Un enterrement à Ornans » divise les critiques.

1855 Il organise son exposition personnelle au sein de l’Exposition universelle. Manifeste du réalisme.

1871 Courbet est emprisonné et doit rembourser la restauration de la colonne Vendôme.

1873 Refusé au Salon et criblé de dettes, il s'exile en Suisse.

1877 Décès à 58 ans, en Suisse.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°579 du 1 avril 2006, avec le titre suivant : Courbet

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