Mercredi 12 décembre 2018

Société

Contre-cultures « made in France »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 14 mars 2017 - 642 mots

Dans une exposition foisonnante, La Maison rouge revient sur l’esprit contestataire des années 1970 et 1980, porteur d’une liberté de création qui apparaît, avec le recul, particulièrement décomplexée.

PARIS -  En cette période électorale profondément déprimante, pour ne pas dire d’une remarquable indigence, cette exposition et le catalogue qui l’accompagne, aux contributions denses et fouillées, devraient être déclarés d’intérêt public, même si tous deux sont à la fois enthousiasmants et effrayants.

Enthousiasmants car « L’esprit français », présenté à La Maison rouge à Paris, est un concentré d’esprit contestataire, protestataire – de mauvais esprit tout court. Le portrait d’une France impossible, qui entretient, non sans gourmandise, une appétence certaine pour les cultures alternatives ; presque une vaste réunion de famille de tous ceux qui, surfant sur l’effet post-68, ont tenté au cours des deux décennies suivantes de savonner la planche aux positions réactionnaires et normes sociales conservatrices. Le titre de la manifestation est en cela imprécis, puisqu’il s’agirait plutôt d’« un » esprit français que de « l’esprit français », qui pourrait impliquer une unité avec les forces honnies.

Maoïsme et libération sexuelle
Réjouissante, l’exposition, à travers ses multiples documents (journaux, affiches, livres, archives audiovisuelles, photographies…), dresse le portrait d’une France qui manifeste un engagement intellectuel souvent teinté d’humour, de malice, parfois d’une légèreté bienvenue, même s’agissant de sujets graves.

Une effervescence éditoriale débridée fait se multiplier les supports : à côté de l’insolent Charlie Hebdo et du « bête et méchant » Hara-Kiri qui s’attaquent aux symboles – ce dernier « révélant » en 1977 que « la Sainte Vierge est un travelo » – émergent un nombre insoupçonné de publications contestataires et/ou revendicatrices : de Tout !, animé par des maoïstes libertaires et consacré aux luttes ouvrières, à L’Antinorm, qui se définit comme un « journal de combat pour la révolution sexuelle », en passant par Le Fléau social ou Le Gai Pied.

Les questions sexuelles – féminisme, droits des femmes et des homosexuels… – y sont très présentes, et, s’agissant de la rencontre entre cette documentation foisonnante et les œuvres d’art contemporain, elles donnent lieu aux salles les plus fortes et complexes. Lorsqu’une  terrifiante sculpture en macramé de Raymonde Arcier figure une femme en train d’accoucher (Au nom du père, 1977), Annette Messager photographie en gros plan les braguettes d’inconnus dans la rue (Les Approches, 1973). Et ne sont pas oubliés les désirs « déviants », dans les photographies de Pierre Molinier ou les tableaux ambigus de Pierre Klossowski, qui laissent augurer une sexualité parfois sombre.

La création sans tabous
Mais l’esprit français, ce sont aussi des contradictions flagrantes. D’un côté l’insouciance et l’hédonisme des « années Palace », au cours desquelles la chanteuse transgenre Marie France devient une égérie immortalisée par Pierre et Gilles et partie prenante des performances de Michel Journiac. De l’autre, pour les radios pirates – et en particulier la très libertaire Carbone 14 – , la fin de la récréation sonnée par François Mitterrand, président socialiste, ou le (déjà !) désespoir des banlieues immortalisé dans le beau film À force on s’habitue de Jean-Pierre Gallèpe, tourné à Aulnay-sous-Bois en 1979.

Cette perspective sur les décennies 1970 et 1980 rend cette exposition redoutable, car elle montre soudain crûment combien de terrain a été perdu dans la liberté de création et la contestation des normes et des « valeurs ». Combien tout un pan de l’art préoccupé par les marges ou la sexualité est aujourd’hui bien moins libre de s’exprimer. Comment l’autocensure a depuis tissé sa toile face à la pression des conservatismes et du politiquement correct. Et l’on en passe… Les cultures alternatives ont œuvré comme des actes de résistance. Une résistance aujourd’hui nécessaire autant qu’hier… si ce n’est plus. Il est salutaire de le rappeler.

L'esprit français

Commissaires : Guillaume Désanges et François Piron
Nombre d’artistes : environ 60
Nombre d’œuvres et documents : plus de 700

L’ESPRIT FRANÇAIS. CONTRE-CULTURES 1969-1989

Jusqu’au 21 mai, La Maison rouge, 10, boulevard de la Bastille, 75012 Paris, tél. 01 40 01 08 81, www.lamaisonrouge.org, tlj sauf lundi et mardi 11h-19h, jeudi 11h-21h, entrée 10 €. Catalogue, coéd. La Découverte/La Maison rouge, 320 p., 35 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°475 du 17 mars 2017, avec le titre suivant : Contre-cultures « made in France »

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