Dimanche 21 octobre 2018

Dialogue

Condo et ses maîtres

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 février 2017 - 659 mots

Le Musée Berggruen à Berlin ouvre ses salles au peintre américain George Condo qui se confronte ici aux chefs-d’œuvre de la collection… avec des bonheurs contrastés.

BERLIN - Sans doute George Condo en a-t-il longtemps rêvé, de cette « Confrontation » à grande échelle avec les plus grands noms de l’histoire de l’art moderne, et en particulier avec ces deux colosses de la peinture que sont Matisse et Picasso. Depuis les débuts de sa carrière, à l’aube des années 1980, nombre de références à des œuvres phares de son médium de prédilection sont en effet lisibles dans son travail, qui regarde tout autant du côté de Cézanne, Mondrian ou Vélasquez…

C’est au Musée Berggruen, à Berlin,  où l’intégralité des salles lui ont été ouvertes, que l’artiste américain a trouvé un terrain de jeu à la hauteur de ses ambitions. S’il n’est pas la plus connue des institutions berlinoises, le musée, installé dans un immeuble bourgeois du milieu du XIXe siècle et géré par la Nationalgalerie, conserve la considérable collection du marchand Heinz Berggruen (1914-2007) ; considérable car elle ne rassemble pas moins de 120 œuvres de Picasso, des Matisse à foison, ainsi que des Klee, Cézanne ou Giacometti. De quoi bien s’amuser donc pour le trublion qu’est Condo, ce dont il ne s’est pas privé.

L’un des mérites de la manifestation, et non des moindres, est de présenter une très large palette de son œuvre, incluant également des travaux anciens et parfois inattendus. Cela témoigne de sa grande implication dans le projet et d’un art bien plus divers que la seule image de bouffonnerie grotesque et décomplexée ne le laisse penser.

Pour exemple, citons un surprenant petit Portrait de 1986 tout en teinte brune comme délavée sur la toile ou un curieux personnage féminin brièvement tracé qui contemple un tableau au mur (Study for Woman in Museum, 1991). Plus loin, un grand format figure sur un fond blanc un personnage de profil en gris et noir qui semble synthétiser plusieurs visages voués à disparaître (Shadow Personnage, 1990). Irrésistible est également un fond floral sur lequel est venue se coller une « roue de la fortune » accompagnée du portrait de son animateur de l’époque, découpée dans le magazine Télé Poche (Telepoche Cut-Out, 1989) !

Ironie sauvage
Dans l’élaboration de son projet, l’artiste n’a pas bouleversé l’ordonnancement général du parcours, mais est plutôt venu se couler à l’intérieur, insérant ses propres œuvres à des endroits jugés pertinents ou stratégiques pour la confrontation. C’est évidemment face à Picasso, l’homme du cubisme, des Demoiselles d’Avignon et de tant d’« outrances » picturales qui choquèrent en leur temps, que la peinture irrévérencieuse, à l’humour grinçant et ironie sauvage de Condo, résonne avec le plus d’acuité. Le portrait, le nu, le collage, la métamorphose, la décomposition…, tout est prétexte à rapprochement. Remarquable est la confrontation d’un Autoportrait (1995) avec une étude au crayon du visage de Dora Maar (1938), très drôle est un grand nu éclaté de Picasso face à un visage de Condo qui ne l’est pas moins. Les exemples de dialogues réussis sont légion.

Mais face à la systématisation du dispositif, l’ennui finit par pointer : Condo certainement a vu trop grand en voulant investir la totalité des salles du musée. On aurait ainsi pu faire l’économie de la deuxième aile du bâtiment qui n’apporte rien au discours et tend à affaiblir la démonstration, lorsqu’il devient patent que l’artiste n’a plus grand-chose à dire. Si des références aux papiers collés de Matisse passent encore, la comparaison avec le portrait cézannien laisse de marbre et l’entreprise finit de sombrer face à Paul Klee. Ailleurs fort prolixe, l’Américain n’a disposé dans les salles dévolues au peintre allemand qu’une seule ou deux œuvres, et non des plus pertinentes qui soit visuellement. En résulte la désagréable sensation d’avoir voulu y figurer absolument, sans que rien ne le justifie. Manifestement trop gourmand, Condo eut largement gagné à plus de concision.

CONDO

Commissaire : Udo Kittelman, directeur de la Nationalgalerie Nombre d’œuvres : 175 appartenant à la collection et environ 80 signées Condo

CONFRONTATION. GEORGE CONDO

Jusqu’au 12 mars, Museum Berggruen, Schloßstraße 1, Berlin, tél. 49 30 266 42 42 42, www.georgecondoinberlin.de, tlj sauf lundi 10h-18h, samedi-dimanche 11h-18h, entrée 14 €. Catalogue, Nationalgalerie, StaatlicheMuseum zu Berlin, anglais, allemand, 40 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°473 du 17 février 2017, avec le titre suivant : Condo et ses maîtres

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