Comprendre le romantisme à Paris

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 21 mai 2019 - 968 mots

Quelles formes la nébuleuse romantique a-t-elle prises à Paris ? C’est la question à laquelle la triple et passionnante exposition du Petit Palais et du Musée de la vie romantique apporte des réponses. 6 clés pour comprendre.
La mode des dandies et des élégantes
La période romantique marque une profonde évolution de la garde-robe, féminine comme masculine. Sous la Restauration, la France cède à une mode venue d’Angleterre qui remodèle la silhouette des hommes grâce à des artifices comme le corset, la redingote large et rigide et même les faux mollets. Ceux qui cultivent ce style sophistiqué sont d’abord appelés les dandies, puis les lions. Leur vestiaire distingué et original incarne la recherche de renouveau auquel aspire la génération romantique ; au même titre que les tenues des élégantes de l’époque, reconnaissables entre mille avec leurs robes larges aux extravagantes manches gigots. Le look des Parisiennes connaît en effet une nette évolution et surtout un renouvellement toujours plus rapide. Alors qu’auparavant elle était plus durable, la mode change désormais tous les sept ans maximum, et comporte toujours plus de colifichets et d’accessoires ; à l’instar des mitaines, du boa et des coiffes en tous genres retenant des cascades de boucles.

Notre-Dame, icône romantique
Si la Révolution et l’Empire avaient plébiscité le retour à l’antique, les romantiques vouent une intense passion au Moyen Âge. En gestation dès 1795 et l’ouverture du Musée des monuments français, la redécouverte de cette période connaît sous la monarchie de Juillet une spectaculaire accélération qui se cristallise autour d’un monument phare : Notre-Dame de Paris. Alors que la cathédrale est menacée de destruction, le succès phénoménal du roman éponyme de Victor Hugo en 1831 produit un véritable électrochoc et un emballement pour le patrimoine gothique, considéré comme le véritable art national. L’engouement pour ce monument gagne alors tous les secteurs artistiques : peintres, sculpteurs, architectes et même couturiers, qui inventent des tenues néogothiques. Les arts décoratifs exploitent tout particulièrement cette source d’inspiration, inondant les intérieurs aristocratiques et bourgeois d’objets en tous genres rendant hommage à l’architecture médiévale, de l’armoire à la pendule.
Le renouveau de la peinture religieuse
La Révolution a déclenché un incroyable remue-ménage dans les églises, qui ont été méticuleusement vidées et leurs œuvres envoyées dans les musées fraîchement créés, ou dans d’autres lieux de culte. Portée par un retour de flamme pour la religion, encouragée notamment par la foi dans ce « Génie du christianisme » chanté par Chateaubriand, et le retour de la royauté au pouvoir, la Restauration constitue une période extrêmement faste pour les commandes officielles de peinture religieuse. Pour repeupler les églises, de nombreuses œuvres sont alors commandées, y compris aux artistes d’avant-garde. À l’image d’Eugène Delacroix qui signe plusieurs compositions ambitieuses et originales qui rencontrent un franc succès, comme Le Christ au jardin des Oliviers. Ce tableau offre pourtant une composition audacieuse qui réinvente la formule canonique, de plus il suggère un parallèle osé entre la figure héroïque du Christ et le statut de l’artiste romantique, seul face à l’incompréhension de la société.
La fascination pour l’ailleurs
Les campagnes napoléoniennes en Égypte, puis les expéditions de Champollion et de Vivant-Denon, confèrent à l’Orient, et plus largement à l’ailleurs, un souffle épique qui embrase l’imaginaire des écrivains et des artistes romantiques. Plusieurs générations de peintres, en quête de sujets inédits et séduisants, se passionnent alors pour ces contrées lointaines et fantasmagoriques, décrites par Hugo et Byron. Les artistes puisent ainsi allégrement dans ces textes à la mode et qui possèdent tous les ingrédients exotiques et sulfureux pour séduire le public. Tel le Mazeppa de Lord Byron qui raconte le destin tragique d’un jeune page polonais surpris en flagrant délit d’adultère avec une comtesse et condamné à un supplice terrible. Le jeune homme est en effet lié nu à un cheval sauvage, dont la folle chevauchée s’achève dans la steppe, poursuivi par les loups. Un drame sombre emblématique du goût de l’époque pour la sauvagerie orientale, la sensualité exacerbée et les couleurs chamarrées.
L’âge d’or du théâtre
Loisir favori des Parisiens, toutes extractions confondues, le théâtre connaît à l’époque romantique un véritable âge d’or. La capitale abrite alors d’innombrables salles de spectacle situées essentiellement sur les Grands Boulevards. Lieu de balade et de distractions préféré des habitants de la capitale, les boulevards comptent autant des maisons dédiées à l’Opéra que de salles populaires où l’on joue des vaudevilles, des pantomimes, des spectacles équestres, des féeries et évidemment des mélodrames. Genre populaire par excellence, le mélodrame émerge à la fin du XVIIIe siècle, mais devient vraiment incontournable à l’époque romantique. Des spectacles à l’intrigue violente et pathétique qui mettent souvent en scène une héroïne pure et naïve qui tombe dans les griffes d’odieux brigands, mais qui est sauvée par son brave et noble amoureux après moults rebondissements. Boilly tourne gentiment en dérision l’intérêt du public pour ce genre très à la mode, aux intrigues cousues de fil blanc.
Les passions impossibles
Bien que le romantisme soit une nébuleuse assez insaisissable, il est un thème qui fédère tous les artistes appartenant à ce mouvement polymorphe : celui des amours contrariées et dramatiques. Peintres et sculpteurs narrent ainsi avec délectation les passions impossibles tirées de la littérature classique, comme la romance funeste de Paolo et Francesca empruntée à Dante, ou de la littérature récente comme le Werther de Goethe ou La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Best-seller de la fin du XVIIIe siècle, ce roman préfigure quelques thèmes phares du romantisme, comme la notion de destin dramatique et de passion malheureuse. Le peintre Le Prince illustre ici le moment charnière où les anciens amants se retrouvent après des années de séparation, et où, désespéré, le jeune homme consumé d’amour envisage de se suicider en se jetant dans le lac Léman. Le paysage nocturne, le clair de lune et les montagnes déchiquetées entourant les protagonistes renforcent encore la dimension tragique de la scène.
« Paris romantique, 1815-1848 »,
jusqu’au 15 septembre 2019. Musée du Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris-8e. Musée de la vie romantique, 16, rue Chaptal, Paris-9e. Commissaires : Christophe Leribault, Jean-Marie Bruson, Cécilie Champy-Vinas, Gérard Audinet, Yves Gagneux, Audrey Gay-Mazuel, Sophie Grossiord, Maïté Metz, Cécile Reynaud et Gaëlle Rio. www.petitpalais.paris.fr et museevieromantique.paris.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°724 du 1 juin 2019, avec le titre suivant : Comprendre le romantisme à Paris

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