Samedi 23 février 2019

Comment devenir 'trop juif' en une leçon

L’identité revendiquée des artistes juifs américains à New York

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996 - 537 mots

Une exposition provocatrice, organisée par le Jewish Museum de New York, s’interroge sur la production artistique contemporaine des artistes juifs américains. Contrairement à leurs aînés, ceux-ci revendiquent leur judéité et, au besoin, ironisent à son propos.

NEW YORK (de notre correspondant) - De nombreux représentants de l’Expressionnisme abstrait et du Pop Art sont de culture juive. Pourtant, on chercherait en vain l’influence de l’imagerie hébraïque dans leur œuvre. Selon Norman L. Kleeblatt, conservateur au Jewish Museum de New York, "pendant des décennies, un tabou interdisait aux artistes juifs toute représentation liée à leur identité juive.

Pour se faire accepter du monde artistique, ils ont préféré y renoncer." Mais l’identité est désormais le sésame du nouvel ordre pluriculturel : depuis quelques années, divers artistes juifs ne cherchent plus à cacher leurs origines et les affichent même parfois avec complaisance. Leur travail n’est-il pas, en quelque sorte, devenu "trop juif" ? Telle est la question posée par l’exposition de Norman Kleeblatt, qui tente d’y répondre à partir d’une quarantaine d’œuvres exécutées par une vingtaine d’artistes travaillant à New York et Los Angeles.

Certains s’interrogent sur les raisons qui ont poussé leurs parents à se fondre dans le creuset américain. Avec Barbra Bush, Rhonda Lieber­man joue à la fois sur les mots et les noms : ce faux sapin de Noël blanc, décoré d’étoiles à l’effigie de l’actrice Barbra Streisand, évoque aussi bien Barbara Bush, l’épouse de l’ancien président des États-Unis, digne représentante des grandes familles anglo-saxonnes protestantes (WASP), que la christianisation du buisson (bush, en anglais) de la Hannukah.

Le pain azyme remplace la lessive Brillo
"Certains ont un peu négligé la pratique religieuse." Il suffit, pour illustrer cet euphémisme de Norman Kleeblatt, de voir avec quelle ironie perfide Rhonda Lieberman et Cary Leibowitz confectionnent des chandeliers à sept branches à partir de sacs à main Chanel, avec des rouges à lèvres en guise de bougies. Assemblages exubérants d’accessoires de mode sortis de leur contexte, qui sont un clin d’œil railleur à la Jewish American Princess : la Jap, en langage populaire, rechercherait les créations européennes griffées dans l’espoir qu’elles fassent d’elle une femme discrète et élégante – pareve, c’est-à-dire neutre, selon les règles diététiques de la loi hébraïque.

D’autres artistes sont encore moins subtils. Ainsi, Dennis Kardon a recouvert un mur de l’exposition d’une soixantaine de nez sculptés, plus ou moins grotesques, appartenant à des critiques, collectionneurs, marchands de tableaux et conservateurs. Pour sa part, Deborah Kass porte un nouveau coup à Andy Warhol avec Triple Silver Yentl, de 1992, inspiré du Triple Elvis auquel elle substitue des images tirées du film Yentl, où Barbra Streisand incarne une jeune fille qui s’habille en homme afin de suivre une formation rabbinique. Les différentes facettes de la personnalité de l’artiste – juive, féministe et lesbienne – sont associées dans ce remake qui n’est pas le seul, puisque la pièce de résistance de l’exposition évoque un autre cheval de bataille de Warhol : Rolston a choisi de parodier l’empilement des boîtes de lessive Brillo avec des boîtes de pain azyme. Oy, gewalt ! (Ah, misère…!)

TOO JEWISH ? CHALLENGING TRADITIONAL IDENTITIES (Trop juif ? Une remise en question des identités traditionnelles), jusqu’au 14 juillet, Jewish Museum, 1109 5e Avenue, New York, tél. 212-423 3200.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Comment devenir 'trop juif' en une leçon

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