Dimanche 18 février 2018

Centre Wallonie-Bruxelles

Cobra en Fagnes

Une tranche d’existence, légère et insouciante

Le Journal des Arts

Le 1 juin 2010

Une exposition des travaux réalisés entre 1958 et 1960 en commun par Christian Dotremont – qui fut, au carrefour de Cobra, son instigateur et son penseur, aux côtés de Constant et de Jorn – et par Serge Vandercam, montre les relations qui unirent écriture et peinture en un même imaginaire.

PARIS - Sous un titre à première vue effrayant, de "Boues, Bouologismes ou les rêveries de la matière", l’exposition retrace une aventure où chaque visiteur trouvera son compte, pour peu qu’il se laisse emporter par l’histoire. Le récit ne manque pas de charme. Serge Vandercam, qui avait participé à Cobra en tant que photographe, se voit chargé d’une commande de prises de vue d’une fleur qui ne pousse que dans les Fagnes (ou Fange), cette région désertique de l’est de la Belgique, qui avait fasciné Apollinaire. Revenu de ce voyage, d’abord jugé fastidieux, il s’enthousiasme pour le paysage et commence une série de dessins qui viennent d’être redécouverts et qui sont exposés pour la première fois. Poète, Dotremont en tire des mots. Ainsi naîtra un livre, réalisé en un jour le 3 octobre 1958, suivi d’autres manuscrits d’un jour, eux aussi récemment découverts.

Complicité joyeuse
L’exposition prend pour objet les relations qui, au sein de Cobra, unirent écriture et peinture en un même imaginaire. La démarche trouve son originalité en marge des conventions lorsque les deux compères – qu’un ensemble de photographies rend omniprésents tout au long de l’exposition – se mettent à associer le mot à la terre dans des sculptures de glaise baptisées "boues" suivies de "bouologismes", collages et monotypes aux effets de texture sauvages. Ceux-ci conduiront Dotremont vers l’écriture abstraite, avant que ne s’impose, en 1962, les logogrammes dont on regrettera ici la faible présence, tant il semblait logique de les placer au terme de cette aventure qui intègre nombre de courants de l’époque : tachisme, informel, Bauhaus imaginiste, Internationale situationniste…

En quelque quatre-vingt pièces, l’exposition retrace ce parcours intime né d’une complicité joyeuse bien dans l’esprit de Cobra. Des photographies, plusieurs séries de dessins parfois surprenants, comme ces effets de sol qui évoquent, en une facture serrée, le dessin des épines de sapin, des "boues", des "bouologismes", quelques peintures-mots dans la tradition de Cobra, des livres d’un jour, offrent un panorama complet de ce travail lié au paysage archétypal des Fagnes. On pénètre cet univers inspiré par les textes de Bachelard, de Leiris ou d’Artaud, au rythme des commentaires de Vandercam. Le ton de confidence rend le sujet vivant, ce que le formalisme de certains textes du catalogue aurait parfois tendance à négliger. Car l’aventure partagée est avant tout une tranche d’existence, légère et insouciante, en dehors des sentiers battus et des modes. On notera aussi la projection vidéo d’une rareté : un film réalisé en 1958 par Vandercam et Dotremont, intitulé "Un autre monde", sorte de dérive ludique sur l’imaginaire de Grandville.

La publication qui l’accompagne, fruit d’un travail pluridisciplinaire dirigé par l’Université libre de Bruxelles, multiplie les angles d’approche : témoignages, reprise de textes introuvables, publication d’inédits de Dotremont, analyses littéraires, historiques ou esthétiques. L’ouvrage permet de situer l’importance historique de ce qui apparaît d’abord comme un jeu, en rendant compte des débats intellectuels d’une époque que l’on commence seulement à explorer de façon systématique. Preuve que Cobra est toujours vivant et qu’il reste à découvrir, tant son importance se révèle déterminante.

\"Boues, Bouologismes ou les rêveries de la matière, Serge Vandercam et Christian Dotremont (1958-1960)\", Centre Wallonie-Bruxelles, Piazza Beaubourg, jusqu’au 28 août. Entrée : 15 FF.

Cobra en Fange, premier volume d’une série intitulée Cahiers du GRAM, publiée par le Groupe de recherche en art moderne de l’Université libre de Bruxelles, 264 pages, 150 illustrations en n/b et couleurs, 1 450 FB (220 FF).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°5 du 1 juillet 1994, avec le titre suivant : Cobra en Fagnes

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