Samedi 15 décembre 2018

Paroles d'artiste

Ciprian Muresan : « Je réutilise des restes de mes projets »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2016 - 755 mots

À la galerie Éric Hussenot, à Paris, Ciprian Muresan développe de nouvelles propositions à partir d’une intervention passée effectuée avec les œuvres conservées dans les réserves du Musée des beaux-arts de Cluj (Roumanie).

Vous présentez deux colonnes en résine qui sont le fruit d’un assemblage de moulages de sculptures provenant de la collection du Musée d’art de Cluj (Plague Column #1 et #2, 2016). Pourquoi les avoir montés de la sorte ?
En 2013, j’ai été invité à exposer au Musée de Cluj et j’ai eu l’idée de faire une intervention en travaillant avec la collection. Je suis allé dans les réserves, où j’ai trouvé un incroyable mélange de sculptures allant du XVIIIe siècle jusqu’au début des années 2000. Mon projet était un peu ironique. J’ai choisi dix-huit œuvres et j’en ai fait des répliques en plâtre. J’ai gardé les moules en négatif dans mon atelier en me demandant tout le temps si je devais les jeter ou pas. Lorsqu’Éric Hussenot m’a invité, j’ai pensé que la grande hauteur de plafond de la galerie était peut-être une chance pour faire de grandes sculptures, que je pouvais travailler avec ces négatifs et transposer en sculpture ce que je fais en dessin. J’avais l’idée de travailler à partir de quelque chose comme la Colonne sans fin, et l’un de mes amis a fait la relation entre cette idée et la Colonne de la peste (Plague Column), le monument baroque de Vienne. Cette colonne est donc devenue comme un hommage à cet art qui est dans les réserves et, quelque part, est victime du système en restant caché. Parfois ces œuvres sont récupérées pour être montrées, mais beaucoup de choses restent cachées comme dans une fosse commune.

Mais en regardant vos colonnes, les sculptures originales ne sont pas vraiment reconnaissables. Dans votre cas le mot « Plague » ne signifie-t-il pas aussi le chaos ?
Oui, le chaos, c’est un bon mot. Les gens meurent de manière aléatoire et ce chaos apparaît de manière aléatoire. Quand j’ai visité ce dépôt de sculptures, ma première impression a été que les gens du musée étaient dans la confusion à propos du contexte communiste. Ces œuvres n’étaient plus montrées, mais la majorité étaient datées entre 1950 et 1998, donc huit ans après la révolution, il y avait encore eu des acquisitions. Mais il n’y a pas de systématisme, le directeur est parti et son successeur reprend tout du début ; cette confusion était intéressante pour moi.

Vous avez exposé à Art Basel en 2013 une installation avec des moulages de ces sculptures qui cachaient vos propres gravures (Dead Weights, 2013). Cette installation constituait-elle un commentaire sur une évolution du goût et du discours idéologique dans la Roumanie postcommuniste ?
Oui, et c’était aussi un commentaire sur la fonctionnalité du musée et de quelle manière il est pertinent pour les artistes aujourd’hui. L’évolution de l’idéologie… Le musée n’achète plus d’œuvres depuis la fin des années 1990 et depuis la collection n’a pas bougé. Je suis allé là-bas et plutôt que de faire une exposition, j’ai placé mes gravures sous le poids des sculptures pour les faire sécher. J’ai donc « utilisé » cette institution, dans un sens symbolique évidemment. À Cluj, dans le contexte, les artistes locaux m’ont trouvé très arrogant d’utiliser ces sculptures pour mon travail personnel. Mais je crois aussi que c’était une manière de les révéler, il y a donc un double effet.

Vous réutilisez souvent des choses que vous avez faites auparavant ; il y a ici des dessins qui se réfèrent aux colonnes par exemple. Que vous apporte cette espèce de circulation d’un visuel ou d’une idée sous des formes diverses ?
Dans cette exposition j’ai essayé de faire en sculpture ce que j’avais déjà fait en dessin, c’était un risque. En parallèle, cette tension entre dessin et sculpture a toujours existé. Comme avec cette table qui est une sculpture en bronze et est très fragile (The Sculpture Storage, 2016). Mais cela vient aussi du fait que j’aime les restes. Lorsque vous commencez un projet il y a toujours des restes, je laisse toujours une petite part de côté qui me revient plus tard à l’esprit. Je voulais jeter ces négatifs, je ne savais pas quoi faire avec, mais finalement j’en ai sorti quelque chose de nouveau. Maintenant ils sont détruits. Et c’est drôle car lorsqu’un de mes voisins a vu que je m’en séparais, il en a récupéré certains et va sans doute les utiliser dans une œuvre. J’aime ces petites histoires.

CIPRIAN MURESAN. PLAGUE COLUMN,

jusqu’au 19 novembre, Galerie Éric Hussenot, 5 bis, rue des Haudriettes, 75003, Paris, tél. 01 48 87 60 81, www.galeriehussenot.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°466 du 28 octobre 2016, avec le titre suivant : Ciprian Muresan : « Je réutilise des restes de mes projets »

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