Chronique mondaine

Lille rend hommage au peintre Carolus-Duran

Le Journal des Arts

Le 4 avril 2003

Organisée par le Palais des beaux-arts de Lille, en collaboration avec le Musée des Augustins de Toulouse, la rétrospective “Carolus-Duran”? permet la redécouverte d’un artiste tombé en désuétude, mais reste peu convaincante dans son entreprise de réhabilitation du peintre, qui se révèle plus prolifique qu’original. D’autres expositions, à Paris, Roubaix ou Tourcoing, évoquent l’art et la carrière du portraitiste mondain (lire l’encadré).

LILLE - “Lille, ville natale du peintre, lequel lui est demeuré attaché, se devait d’honorer l’un de ses peintres les plus célèbres, dont le nom résonne aussi bien aux États-Unis, en Russie qu’au Japon ou en Suède. Carolus-Duran, nom exotique et sonore, évoque aussitôt le portrait mondain, avant ceux de Bonnat, de Roll ou de Gervex [...]. Cependant, lorsque l’on considère la renommée considérable, la carrière exceptionnellement féconde de Carolus-Duran, la réalité s’avère-t-elle si simple, si limitée ? [...] N’est-il qu’un peintre académique parmi tant d’autres ?” s’interroge dans le catalogue Annie Scottez-De Wambrechies, commissaire de l’exposition et spécialiste de Carolus-Duran. C’est à ces questions que tente de répondre la rétrospective lilloise. “Afin de mesurer l’envergure réelle, l’originalité d’un artiste si présent, si rayonnant”, celle-ci réunit non seulement les plus célèbres portraits d’apparat de l’artiste, dont l’incontournable Dame au gant (1869), mais aussi des paysages, nus, tableaux religieux ou mythologiques révélant des pans moins connus de sa production prolifique. En tout, ce sont quatre-vingts peintures qui illustrent tour à tour les années de formation (1845-1867), l’apogée de la carrière (1870-1880) et enfin la consécration de l’artiste, cofondateur de la Société nationale des beaux-arts en 1890 (lire l’encadré) et directeur de l’Académie de France à Rome à partir de 1905.

L’influence de Courbet et de Vélasquez
Issu d’une famille d’aubergistes lillois, Carolus-Duran est marqué dans sa jeunesse par le peintre François Souchon, chantre local du naturalisme, et surtout par Courbet, dont il admire L’Après-dînée à Ornans conservé au Musée de Lille. Le maître du réalisme lui inspire ses premières compositions, à l’image du Convalescent (1860 ?) et de L’Homme endormi (1861), deux autoportraits rappelant, par leur thème comme par leur traitement, L’Homme blessé exécuté quelques années plus tôt par Courbet. Grâce au Convalescent, fragment d’une grande composition aujourd’hui disparue, Carolus-Duran remporte le prix Wicar, sorte de prix de Rome lillois, qui lui permet d’aller étudier quatre ans en Italie. De ce séjour naîtra L’Assassiné. Souvenir de la campagne romaine (1865), grande machine réaliste multipliant une fois de plus les emprunts à Courbet, et dont Théophile Gautier dénoncera “l’excès de démonstration, de désespoir et de rage”. Mais l’œuvre, dans l’air du temps, séduira le jury du Salon de 1866 et lui vaudra une médaille. Ce premier grand succès public lui permet de repartir à l’étranger, cette fois-ci en Espagne, où il peut donner libre cours à son admiration pour Vélasquez. Au contact des œuvres du maître, sa manière gagne en fluidité et en virtuosité, sa touche se fait plus libre et plus ample (Portrait du peintre espagnol Moreno, 1866).

Un maître de la fanfreluche
À son retour en France, en 1867, Carolus-Duran s’impose rapidement comme l’un des portraitistes les plus en vogue du tout-Paris. Son pinceau immortalise actrices, comtesses et riches parvenues dans des toilettes débordant de dentelles, satin, rubans et autres fanfreluches. “On ne sait plus si c’est un portrait de femme ou un portrait d’étoffe”, ironisa Joseph Péladan au Salon de 1890. Le pourfendeur de la Décadence esthétique stigmatisa également “l’impropriété de ces grands morceaux de couleur exaspérée”, et l’on peut difficilement lui donner tort à la vue du Portrait de Madame de Sainctelette (1871), “une dame de la halle devenue comtesse, assise sur un canapé de satin marron, avec une robe de velours noir, chargée d’une tunique de satin violet, avec un éventail rose et un nœud jaune à la poitrine, le tout sur un tapis vert pomme” (Émile Zola). À ces portraits mondains célébrés par ses contemporains mais éreintés, non sans raison, par de nombreux écrivains et critiques (Émile Verhaeren, Camille Mauclair, Henri Focillon ou Thadée Natanson), on préfèrera les portraits de ses proches (Étude pour Lilia, 1887 ; Le Jardinier de l’artiste, 1893) et surtout les petits paysages de plein air (Bord de mer à Audresselles, vers 1869 ; Plage de Trouville, 1875), qui constituent sans doute la plus heureuse découverte de cette exposition.

CAROLUS-DURAN, RÉTROSPECTIVE

Jusqu’au 9 juin, Palais des beaux-arts de Lille, Place de la République, Lille, tél. 03 20 06 78 00, tlj sauf mardi et lundi matin 10h-18h, nocturne le vendredi jusqu’à 19h. L’exposition sera ensuite présentée, du 28 juin au 29 septembre, au Musée des Augustins de Toulouse. Catalogue éd. Réunion des Musées Nationaux, 176 p., 34,50 euros.

Carolus-Duran fait des émules

Trois expositions autour de l’art et de la personnalité du peintre sont actuellement présentées à Paris et en province. - “Des amitiés modernes, de Rodin à Matisse. Carolus-Duran et la Société nationale des beaux-arts de 1890 à 1905”? (jusqu’au 9 juin à La Piscine/Musée d’art et d’industrie de Roubaix, tél. 03 20 69 23 60) Avec Rodin, Puvis de Chavannes, Meissonier et quelques autres, Carolus-Duran participa à l’une des aventures essentielles de l’histoire de l’art moderne : la fondation, en 1890, d’un salon dissident organisé sous le nom de “Société nationale des beaux-arts”?. C’est à ce rôle que s’est intéressé le Musée de Roubaix qui a réuni, autour de quelques toiles de Carolus-Duran, les œuvres que ses illustres contemporains – Rodin, Puvis, Camille Claudel, Bonnard, Gallé, Ranson, Maurice Denis, etc. – présentèrent à “la Nationale”?. - “Face & Cie (Facéties), Carolus-Duran et compagnie”? (jusqu’au 9 juin au Musée des beaux-arts de Tourcoing, tél. 03 20 28 91 60) Censée s’interroger sur les notions de mondanité et de portrait officiel, cette exposition peu concluante rassemble, autour de portraits d’apparat de Carolus-Duran, des œuvres de Pierre-Louis Pierson, Nadar, Eva & Adele, Pierre et Gilles, Andy Warhol... - “Carolus-Duran”? (jusqu’au 26 avril à la galerie Brame et Lorenceau, Paris, tél. 01 45 22 16 89) À travers une trentaine d’œuvres (tableaux, dessins et sculptures conservés dans des collections particulières) accompagnées de nombreux documents et archives, la galerie Brame et Lorenceau rend hommage à Carolus-Duran et, à travers lui, à ses amis, relations et parents.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°168 du 4 avril 2003, avec le titre suivant : Chronique mondaine

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