Jeudi 20 septembre 2018

Chocolat amer, marmelade et contes de fées

Vik Muniz et Tracey Moffatt, de la galerie au Centre national de la photographie et inversement

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2000 - 562 mots

Jouant sur deux registres de la présentation et de la représentation, Vik Muniz et Tracey Moffatt sont réunis au Centre national de la photographie, où humour et tristesse se disputent la vedette. Deux galeries parisiennes en profitent pour se raccrocher à l’événement.

PARIS - Le Brésilien Vik Muniz peint, dessine et copie de mémoire certains chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, en substituant aux outils traditionnels du peintre – l’huile et le pigment –, du chocolat, du fil de fer ou de la confiture. Il procède à une mise à distance du signifié en transformant l’œuvre d’art originelle en simple image, en se débarrassant de tout le contenu des créations pour ne plus retenir qu’une simple représentation mentale, passée à la moulinette d’un système de reproduction décalé. Muniz fait en même temps montre d’une parfaite maîtrise technique, son art étant à la fois graphique et pictural avant d’être photographique. Au final, l’image qui est proposée se rapproche de la photo-souvenir, d’un acte par nature éphémère mais dont l’enjeu ne se situe pas au niveau du support photographique, même s’il utilise ce procédé pour servir une certaine monumentalisation. Vik Muniz réussit surtout à séduire le quidam par la dextérité de son dessin organique, par sa capacité à faire surgir de la marmelade quelques icônes sacralisées par le marché, les histoires de l’art et leurs mythologies. Son travail décline une fois encore la rhétorique de l’art sur l’art, dans une mise en abîme des compositions de Léonard, de Dürer ou de Warhol, pour ne garder que leur aspect le plus décoratif, en leur retirant leur substance, leur sens, leur présence. L’artiste s’est aussi intéressé à un herbier du XIXe siècle dont un fac-similé a été présenté en novembre et décembre au 13 quai Voltaire, l’espace de la Caisse des dépôts et consignations. Même si toutes ces créations s’inscrivent inévitablement dans le débat récurrent aujourd’hui du pouvoir et de la hiérarchie des images, elles se rapprochent dangereusement d’une systématisation, d’un “truc” mis au point par un élève doué qui se laisserait aller à trop de facilité. Nous ne sommes pas loin non plus, parfois, de l’exploit du graveur de noms sur un grain de riz.

Parallèlement aux travaux de Muniz, les espaces de l’Hôtel Rothschild accueillent les œuvres de Tracey Moffatt. L’artiste australienne y décline une imagerie triste et mélancolique, fortement imprégnée par une culture télévisuelle et cinématographique. Elle-même réalisatrice, Moffatt propose à Paris des projections de deux de ses films, Night cries - A rural Tragedy (1989) et Heaven (1997), des courts métrages particulièrement lents qui ont le caractère de photographies animées. Elle jongle d’ailleurs assez librement entre les deux supports, ce dont témoignent les séries d’images ici dévoilées.

Pour qui n’aurait pas le temps d’aller jusqu’au CNP, une “session” de rattrapage est organisée dans deux galeries parisiennes : Xippas (jusqu’au 15 janvier) et Laage-Salomon (jusqu’au 22 janvier) exposent presque les mêmes œuvres de Muniz et Moffatt. Et pour cause, certaines des pièces montrées rue Berryer viennent justement de ces galeries. Ce mélange des genres – mêmes artistes, même ville, mêmes dates – est visiblement ouvertement assumé, même s’il tend à reléguer l’exposition du Centre national de la photographie au rang inconfortable de faire-valoir.

- VIK MUNIZ, TRACEY MOFFATT, jusqu’au 10 janvier, Centre national de la photographie, 11 rue Berryer, 75008 Paris, tél. 01 53 76 12 32, tlj sauf mardi 12h-19h. Internet : www.cnp-photographie.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°96 du 7 janvier 2000, avec le titre suivant : Chocolat amer, marmelade et contes de fées

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