Samedi 17 février 2018

Changer de peau

Les artistes en cousent et en décousent

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 11 septembre 2009

Le vêtement, le tissu, la couture, la mode ont souvent largement inspiré les artistes, les entraînant parfois dans des voies inédites, sinon inattendues. Ce pan de la création a bien sûr attiré les femmes : en témoignent les nombreux exemples qui jalonnent le siècle, des tissus de Sophie Taeuber réalisés dans les années vingt, alors qu’elle enseignait à l’École des arts et métiers de Zurich, à ceux plus récents de Rosemarie Trockel. Les créations textiles, si elles connaissent aujourd’hui un nouvel engouement, ont pourtant été longtemps considérées avec un peu de condescendance et plus généralement apparentées aux arts appliqués qu’à des œuvres d’art au sens noble du terme.

Dans une logique d’intervention sur tous les fronts, les artistes s’intéressent aujourd’hui davantage aux vêtements qu’aux textiles. Depuis quelques années, nous vivons, il est vrai, une surmédiatisation de la mode, des stylistes, et plus encore des top models. Cet état de fait est évidemment de nature à faire réagir les artistes. Déterminante aujourd’hui, cette “mode” n’était pourtant pas au centre des problématiques développées par certains créateurs dans les années soixante.

Ces derniers étaient en revanche profondément liés aux mouvements féministes et s’emparaient du vêtement comme de l’expression la plus manifeste de la différenciation des sexes, le fameux “gender” cher aux Américains. L’exposition “Vraiment, féminisme et art”, au Magasin de Grenoble en avril-mai 1997, présentait par exemple Same skin for every body (la même peau pour tout le monde), un grand manteau en plastique rouge pour onze personnes réalisé par Nicola en 1968 pour des performances. Cette œuvre annonçait d’autres pièces qui jouent sur la notion de vêtement en tant que seconde peau. Pour l’artiste d’origine égyptienne Gadha Amer, la couture fait partie intégrante de l’activité féminine : en dehors des vêtements qu’elle réalise, elle brode surtout sur des tissus des scènes naturalistes souvent décalées. Elle a ainsi cousu sur des étoffes des images issues de revues pornographiques, “participant de la double soumission de la femme : la femme qui coud sa propre image déformée !” (1)

Recouvrant intimement notre corps au plus près, robes, chaussures ou pantalons renvoient une image de notre propre personnalité, et cet aspect fascine particulièrement l’artiste espagnole Ana Laura Alaez. Expression la plus superficielle de notre identité, directement liée au paraître et à l’image, le vêtement permet en quelques instants de changer totalement de personnalité. Même s’il peut être source d’uniformisation, l’habit permet de se démarquer, de montrer sa différence : pièce unique pour personne unique.

Du Chapeau-vie au Netzbikini
Pour de nombreux artistes qui préfèrent privilégier un aspect utilitaire, l’esthétique du costume peut apparaître comme secondaire. À la Biennale de Venise 1995, Marie-Ange Guilleminot a réalisé pour le critique d’art et organisateur d’exposition Hans-Ulrich Obrist un Chapeau-vie. Cet appendice était destiné au départ à protéger son destinataire, qui avait une fâcheuse tendance à se cogner, mais il peut se dérouler pour recouvrir entièrement le corps. Ainsi vêtue, Marie-Ange Guilleminot s’est quasiment transformée en sculpture en venant rejoindre un socle dans la salle Maremont du Musée d’Israël à Jérusalem, en 1995. Les pull-overs de l’Autrichien Erwin Wurm transforment également les corps en sculpture en leur donnant littéralement une nouvelle forme. Ces tricots aux manches souvent cousues viennent, non sans humour, s’inscrire dans une tradition récente de l’art autrichien. Pourtant, le corps reste ici toujours présent. Dans les pièces de Robin Heidi Kennedy, en revanche, toute trace humaine a disparu. L’artiste s’attache à l’aspect formel des robes, qu’elle réalise par exemple en bois recouvert de stuc et qu’elle présente sur des socles comme de véritables sculptures. Les vêtements conçus par l’Allemande Wiebke Siem prennent souvent place sur des portants, ses chapeaux étant parfois présentés dans des vitrines, comme à Rochechouart en 1996. Elle découpe les patrons à sa taille et réalise ses habits à ses mesures, en tissus semi-rigides pour recréer un monde imaginaire issu de son enfance. Elle se situe ainsi très loin de la robe en viande de Jana Sterbak, un vêtement expressionniste, profondément organique, comme ce tee-shirt transparent pour femme recouvert de poils masculins au niveau de la poitrine.

La transparence est aussi l’une des caractéristiques du Netzbikini d’Eva Grubinger. Ses maillots de bain deux pièces dévoilent plus qu’ils ne voilent. Tout le monde peut d’ailleurs composer le sien en se connectant sur l’Internet ; son site propose en effet patrons et instructions pour toute bonne couturière.
Le vêtement se transforme parfois en interface expérimentale impliquant chacun d’entre nous.

L’artiste crée directement “in vivo”, joue sur le réel, s’imprègne de cette vie pour en changer le cours. Fabrice Hybert nous invite ainsi aux sensations inédites que procurent ses “Prototypes d’objets en fonctionnement”, comme ses Casquettes radar, son Tuyau de recyclage personnel ou ses Vêtements gonflables pour la marche. Nés de l’imagination d’Hybert, ces objets sont commercialisés et regroupés dans un catalogue. Klaar van der Lippe a également proposé en 1995, à Rotterdam, une trentaine de vêtements que les visiteurs pouvaient essayer et emporter pour un prêt temporaire. Au Nouveau Musée, à Villeurbanne, il a proposé aux visiteurs d’intervenir directement sur la conception et la réalisation de vêtements.

Méditations et installations
À côté de ces habits qui collent au corps, d’autres au contraire laissent apparaître des excroissances, des stigmates ou des malformations. Il en est ainsi des étranges créations de Matthieu Manche, en particulier ses pièces roses qui se portent sur la tête comme des excroissances insolites de son propre corps. Les casques de Joep van Lieshout viennent recouvrir entièrement les visages de leur étrange fibre de verre colorée. Donnant l’image d’un corps hybride, ils offrent en même temps un espace de méditation peu ordinaire.

L’idée de collection existe aussi bien dans le monde de la mode que dans celui de l’art. À l’inverse des artistes qui s’aventurent sur le terrain du vêtement, Fred Sathal est une styliste qui expose comme une artiste : elle crée des environnements qui s’apparentent à des installations, comme à l’invitation de Laurence Hazout dans les réserves du collectionneur Jean Chatelus à Paris. Ici encore, les parois entre les disciplines semblent de plus en plus perméables afin de participer d’une culture et d’un art
qui multiplient et croisent sans a priori les influences.

1. Catalogue de l’exposition présentée à Brétigny-sur-Orge en 1994.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°50 du 19 décembre 1997, avec le titre suivant : Changer de peau

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