Mercredi 21 février 2018

Champion de la décoration religieuse, Tintoret s’est aussi illustré dans les compositions profanes

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 août 2007

Goût pour les figures étirées, les postures improbables et les raccourcis audacieux, impétuosité du trait, compositions obliques ou en zig-zag, saveur populaire des personnages, le tout dans une ambiance lumineuse souvent étrange : l’art de Tintoret est sans égal parmi ses contemporains.
Mais, si le peintre vénitien est célèbre pour ses grandes compositions destinées à orner les églises ou les bâtiments des confréries religieuses, son travail ne s’est pas limité au champ de la peinture
sacrée.

Un goût pour l’anecdote
En effet, l’artiste excella aussi dans les compositions profanes, comme l’illustre le célèbre Vénus et Mars surpris par Vulcain (vers 1545) qui, avec ses figures serpentines, dénote encore du maniérisme de Parmesan (1503-1540), non sans un sens certain de l’anecdote, l’amant étant caché sous un meuble. Daté de l’époque des premiers succès, Le Lavement des pieds (1548-1549) illustre quant à lui les premières recherches sur les compositions architecturées spectaculaires. Pour sa réalisation, Tintoret utilisa des petites maquettes en cire, éclairées à la bougie afin d’étudier les effets de perspective et de lumière.
Au cours de la décennie suivante, « l’esprit le plus terrible de la peinture » (Vasari) multiplie les compositions mythologiques aux poses fougueuses, mais livre aussi des œuvres relevant d’une observation attentive de l’art deTitien (1488/89-1576). En témoigne Saint Georges et le Dragon (vers 1553, Londres, National Gallery), dont la scène s’inscrit dans un paysage luxuriant mettant en scène la force des éléments, d’une veine « titianesque ».

L’érotisme de Suzanne
Alors que l’artiste exprime son talent dans des toiles de très grand format qui lui permettent de théâtraliser l’action, ses études au fusain révèlent la fougue de son trait, mais aussi son goût pour
le modelé vigoureux des figures, à l’exemple de Michel-Ange.
L’œuvre phare de l’exposition demeure toutefois la célèbre Suzanne et les vieillards (1555-1556). Tiré du chapitre 13 du Livre de Daniel, un texte apocryphe de l’Ancien Testament, le récit de Suzanne au bain, magistralement illustré par Tintoret, est l’un des thèmes de prédilection de la peinture européenne, du Moyen Âge au xixe siècle, en passant par Rubens, Van Dyck ou Goya. Épouse de Joachim, un riche juif de Babylone, dont la respectabilité l’oblige à recevoir de nombreuses visites, Suzanne éblouit par sa beauté deux juges âgés venus en audience. La scène illustre le moment où les deux vieillards l’épient alors qu’elle prend son bain dans le parc de sa maison.
Permettant d’aborder le thème de la beauté féminine et de l’innocence bafouée, le tableau de
Tintoret recèle à la fois une verve populaire, dans l’attitude des deux voyeurs, mais aussi une charge érotique jusque-là inconnue dans la représentation de ce thème iconographique. La pieuse Suzanne
y est en effet figurée telle une courtisane impudique, au point de semer le trouble : s’agit-il d’un tableau religieux ou profane ? La formule sera reprise dix ans plus tard par Véronèse, mais de manière plus assagie.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°590 du 1 avril 2007, avec le titre suivant : Champion de la décoration religieuse, Tintoret s’est aussi illustré dans les compositions profanes

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