Carpeaux intime

Valenciennes révèle la peinture du sculpteur

Le Journal des Arts

Le 22 octobre 1999

À l’écart de son activité de sculpteur officiel au service de Napoléon III, Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) avait son jardin secret, la peinture, pratiquée en toute liberté. Jamais exposés de son vivant, ces tableaux montrent l’artiste sous un jour différent, plus intime. Quatre-vingt-dix d’entre eux, soit un tiers de l’œuvre peint, sont présentés au Musée de Valenciennes, avec une opportune sélection de dessins et de sculptures.

VALENCIENNES - Comment appréhender un ensemble d’œuvres réalisées dans le secret de l’atelier, présentées pour la première fois au public vingt ans après la mort de l’artiste, sinon en l’envisageant comme un portrait intime ? Brièvement tenté d’exposer des tableaux au Salon, Jean-Baptiste Carpeaux s’est rangé aux conseils de ses amis en se concentrant sur ses sculptures, mais il n’en a pas moins continué de peindre, affranchi de toute contrainte commerciale. L’artiste a vraisemblablement contracté cette habitude lors de son séjour à la Villa Médicis. “À Rome, il vit avec des peintres, dans un univers où la peinture est omniprésente”, souligne Patrick Ramade, conservateur du Musée de Valenciennes et commissaire de l’exposition. Or, comment conserver l’émotion d’un coucher de soleil, ou le souvenir d’une composition admirée, autrement qu’en la peignant ? Observateur inlassable de la nature, Carpeaux ne peut se satisfaire des limites de la sculpture ou du dessin, mais l’extrême liberté de sa peinture, pratiquée sans souci de vendre, n’a pas facilité la tâche des historiens. “Son activité de peintre est très brève, peu d’œuvres sont datées ou datables de façon certaine, et aucune évolution claire ne se dégage”, explique Patrick Ramade, auteur du catalogue raisonné des peintures de Carpeaux – en collaboration avec Laure de Margerie pour les portraits. “Nous avons donc préféré une approche par thèmes à une présentation chronologique.” Cet accrochage s’ouvre sur un ensemble d’études et de copies, d’après des maîtres aussi différents que Michel-Ange ou Rembrandt, Rubens ou Géricault, qui constitue une sorte de “panthéon intime”. Dès cette première salle, s’impose, en même temps que la variété de ses sources, l’hétérogénéité de son œuvre peint. Le plus souvent, il enregistre ainsi par des taches de couleur les grandes masses et les lignes de force de la composition.

“Sa culture artistique se nourrit de l’observation de la vie quotidienne”, note Patrick Ramade devant deux feuilles emblématiques du processus créateur de Carpeaux : dans la première, il croque des pêcheurs remontant des filets, tandis que, dans la seconde, il reprend les mêmes attitudes pour esquisser une Érection de la Croix. Une sombre et violente Scène d’accouchement, sujet inhabituel s’il en est, en évoquant une mise au tombeau, opère un semblable télescopage. Plus loin, les scènes religieuses brossées par Carpeaux présentent ces mêmes teintes grises et angoissées : “Ces variations sur les thèmes douloureux de la Pietà ou de la Mise au tombeau ne peuvent manquer d’apparaître comme une sublimation de la propre souffrance physique de l’artiste”, emporté à 47 ans par la maladie.

Attentat pyrotechnique
Loin de l’artiste officiel, fidèle serviteur de Napoléon III, le peintre se révèle dans les toiles consacrées aux événements contemporains, qui montrent un homme sensible aux souffrances du peuple lors du siège de Paris pendant l’hiver 1870-1871. Par ailleurs, il est tentant de voir dans la flamboyance pyrotechnique de L’Attentat de Bérézowski contre le tsar Alexandre II (1867) une vision apocalyptique digne de Monsú Desidorio, annonçant la fin prochaine du régime napoléonien. On retrouve dans cette œuvre toutes les caractéristiques de son style telles qu’elles sont détaillées par Laure de Margerie dans le catalogue : “rapidité, éclatement, couleurs posées en éclairs, économie de moyens”.

Malgré les séductions propres à cette peinture, il était impossible de ne pas la confronter aux sculptures, une confrontation qui s’organise autour du corps humain. En fait, ses sculptures ne font l’objet d’un tableau qu’une fois réalisées. Dans sa retranscription d’Ugolin, il sait retrouver en larges touches noires et grises l’angoisse et la douleur exprimées dans le groupe sculpté – comme s’il avait besoin de la peinture pour consigner toutes ses visions. Si la peinture n’est que rarement un instrument de travail, les œuvre relatives à la Danse, pour l’Opéra de Paris, semblent avoir été des étapes intermédiaires dans la genèse de cette sculpture. Ainsi, sur une première esquisse, le joueur de tambourin était encore... une femme.

CARPEAUX PEINTRE

Jusqu’au 3 janvier, Musée des beaux-arts, boulevard Watteau, 59300 Valenciennes, tél. 03 27 22 57 20, tlj sauf mardi 10h-18h, jeudi 10h-20h. Catalogue, RMN, 288 p., 220 F. Puis, Musée du Luxembourg, Paris, 24 janvier-2 avril, et Musée Van Gogh, Amsterdam, 21 avril-27 août.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°91 du 22 octobre 1999, avec le titre suivant : Carpeaux intime

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