Vendredi 20 septembre 2019

Rétrospective

Cabanel dépoussiéré à Montpellier

Le Musée Fabre, à Montpellier, met en lumière l’histoire d’un fils du pays, Alexandre Cabanel, peintre adoubé par le Second Empire et emblème de l’académisme

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 7 septembre 2010 - 764 mots

Les livres d’histoire de l’art ont eu raison de la carrière d’Alexandre Cabanel, peintre montpelliérain au brillant parcours académique adoubé par Napoléon III. Pour cette première exposition monographique, le Musée Fabre de Montpellier redonne à Cabanel sa juste place, celle d’un artiste qui fut loin d’être aussi rigide que la légende ne l’a laissé croire.

MONTPELLIER - Ah La Naissance de Vénus d’Alexandre Cabanel ! Adoptée par les pédagogues de l’histoire de l’art qui en ont fait le négatif de l’Olympia de Manet, cette icône du Salon de 1863 personnifierait le paroxysme de l’académisme pictural. Or, si Cabanel est digne d’être comparé à Manet, les historiens n’ont pas fait grand cas de sa carrière, jugée sans doute trop convenable. Aussi la rétrospective que propose actuellement le Musée Fabre, à Montpellier (Hérault), est-elle une première. « Il ne s’agit pas d’une réhabilitation – Cabanel n’a pas révolutionné la peinture –, mais d’une réévaluation », précise Sylvain Amic, l’un des commissaires de l’événement qui a demandé cinq années d’efforts aux équipes du musée montpelliérain. Où l’on apprend que loin d’être classicisante, la Vénus de Cabanel ne serait qu’une « courtisane du Second Empire », comme résume Lisa Small dans son excellent texte du catalogue analysant la réception critique de l’œuvre. Les détracteurs du tableau acheté par Napoléon III pour sa collection personnelle y dénonçaient une vulgarisation des préceptes académiques symptomatique des vices du Second Empire (luxure, argent roi…). À l’instar de La Vie passionnée de Vincent Van Gogh de Vincente Minnelli, qui en dit plus sur la machine hollywoodienne des années 1950 que sur Arles des années 1880, La Naissance de Vénus, et a fortiori l’œuvre de Cabanel, sont le reflet de leur époque. 

Veine romantique insoupçonnée
Des années de perfectionnement à la Villa Médicis aux grands décors d’hôtels particuliers et d’édifices publics, en passant par les portraits des anciennes et nouvelles richesses européennes et américaines sans oublier les grandes compositions mélodramatiques (Paolo et Francesca, 1870 ; Phèdre, 1880…), le parcours soigné et exhaustif du Musée Fabre révèle un peintre respectant le cadre officiel en faisant preuve d’une grande perfection technique. Mais l’accrochage révèle aussi une veine romantique insoupçonnée, trahissant une volonté de se délivrer des conventions. Prix de Rome en 1845, médaillé de seconde classe au Salon de 1852 puis à l’Exposition universelle de 1855, nommé chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur en 1855, auteur d’un portrait de l’empereur en 1865… Ce parcours sans faute est à son apogée en 1863, année où Cabanel est élu à l’Institut et nommé professeur d’atelier à l’école des beaux-arts de Paris, aux côtés de Jean-Léon Gérôme et Isidore Pils. L’école ingresque est en passe de devenir ringarde, le réalisme de Courbet a redistribué les cartes, et l’académie entreprend alors une réforme nécessaire à sa survie : l’histoire s’est empressée d’oublier que Cabanel était vu comme susceptible d’apporter du sang neuf à l’académie ! Cité par Michal Vottero dans le catalogue, l’élève de Cabanel Henri Gervex enfonce le clou lorsqu’il écrit, en 1925, que son maître « avait l’intelligence large et, bien que peintre officiel de l’empire, il n’avait pas, comme on l’a prétendu à tort, ce dédain et cette animosité envers les jeunes ou les représentants des autres écoles qu’on lui a tant reprochés ». Considéré par les participants du Salon, novateurs ou non, comme un juge équitable, Cabanel est aussi connu pour avoir soutenu Manet et défendu Bazille au grand dam du très conservateur Gérôme. À la vue des toiles tardives à la touche rapide, évanescente voire rugueuse (Cléopâtre, 1887), Sylvain Amic en vient même à se demander dans quelle mesure Cabanel n’a pas été influencé par ses élèves.

Alors qu’elle devait être marquée par la prochaine rétrospective « Monet » au Grand Palais, à Paris, l’année 2010 ne serait-elle pas plutôt celle du revival pompier ? Après Delaroche à Londres et bientôt Jean-Léon Gérôme au Musée d’Orsay, à Paris, Cabanel est un nouveau porte-drapeau du grand XIXe à obtenir les honneurs d’une exposition monographique. Après avoir tant fustigé ces peintres, le temps est (enfin !) venu de reprendre les faits et de faire taire les légendes convenues, arrangeantes et paresseuses. Grâce à un travail bien dosé de recontextualisation, en réunissant notamment les trois Vénus du Salon de 1863 (Cabanel, Amaury Duval et Paul Baudry), Montpellier donne l’exemple à suivre.

ALEXANDRE CABANEL, LA TRADITION DU BEAU, jusqu’au 5 décembre, Musée Fabre, 39, boulevard Bonne-Nouvelle, 34000 Montpellier, tél. 04 67 14 83 00, www.museefabre.fr, tlj sauf lundi 10h-18h, mercredi 13h-21h, samedi 11h-18h.
Catalogue, coédité par le musée et Somogy, 504 p., 500 ill., 39 euros, 978-2-7572-0356-9

ALEXANDRE CABANEL

Commissariat général : Michel Hilaire, directeur et conservateur général du Musée Fabre ; Sylvain Amic, conservateur en chef au Musée Fabre (XIXe, art moderne et contemporain)
Scénographie : Martin Michel, architecte
Itinérance : du 4 février au 15 mai 2011, Wallraff-Richartz Museum de Cologne

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°330 du 10 septembre 2010, avec le titre suivant : Cabanel dépoussiéré à Montpellier

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