Dimanche 19 janvier 2020

Post-scriptum

Brodeuse de l’au-delà

Louise Bourgeois signe un testament inattendu à la Maison de Balzac, à Paris

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2011 - 645 mots

PARIS - Claquemurée dans le petit musée de Balzac, la dernière exposition de Louise Bourgeois aurait pu passer inaperçue ; or c’est un événement.

Les dernières œuvres de l’artiste disparue en mai 2010, pour la première fois dévoilées, forment un testament inattendu, un post-scriptum crucial, la pièce manquante des grandes rétrospectives qui ont eu lieu en 2008 à Paris et à New York. Celle qui saisissait son reflet dans le personnage d’Eugénie Grandet s’est vue proposer en 2005, par la Maison de Balzac à Paris, une exposition sur le thème de cette identification. Contre toute attente, la grande dame alors âgée de 94 ans accepta le contrat inédit de produire des œuvres pour une exposition spécifique, dans un lieu exigu et très éloigné du white cube. Alors les fantômes de l’auteur, du personnage et de l’artiste errent sous le même toit en se jouant des frontières entre fiction et histoire. Celle de Louise Bourgeois commence à peu près comme le roman de Balzac. Son père n’est pas vigneron mais aussi autoritaire et avare que celui d’Eugénie, ce qui la rapproche de sa mère tisserande, alors qu’Eugénie passe son adolescence à coudre aux côtés de la sienne. Une jeunesse gâchée par l’humiliation d’un père qui la trouvait trop laide pour lui promettre un mariage, tandis que celle de Louise fut massacrée par la présence d’une maîtresse sous le toit familial. Louise connaît les angoisses d’Eugénie, la claustrophobie mêlée à la peur de l’extérieur, la hantise de la stérilité. Elle a vécu la solitude dans les premières années à New York, et l’attente interminable de la reconnaissance, qui un beau jour est arrivée, contrairement au prétendant d’Eugénie… « Balzac n’est pas un auteur du XIXe, appuie Yves Gagneux, directeur du musée et commissaire de l’exposition. C’est un écrivain intemporel, qui parle de l’être humain avec une telle justesse qu’une vieille dame peut replonger dans sa jeunesse, et même renouveler son art à son contact. » 

Fusion des identités
Eugénie entre dans l’œuvre de Louise Bourgeois en 2008 sous les traits d’une femme aux longs cheveux : Vénus stérile, enceinte d’un ectoplasme (My inner life #5). Cette épiphanie met à sa disposition les techniques utilisées alors par l’artiste : la gravure rehaussée de coups de pinceau ou la gouache sur papier mouillé, comme pour ce portrait – presque un autoportrait – d’Eugénie à la moue dubitative et au regard abattu, qui rivalise pourtant avec le puissant buste de Balzac par Rodin trônant dans la même pièce. En double allégorique de l’artiste, le personnage révèle une force et une complexité que le lecteur lui avait oubliée. La fusion des deux identités s’opère sur les torchons ressortis du trousseau de l’artiste pour y inscrire l’effigie d’Eugénie. Alors le monogramme « LB » se substitue à la signature et bientôt l’artiste reconvertie à la broderie prête ses mains à Eugénie. « Paradoxalement, c’est par cette identification que Louise Bourgeois exorcise la crainte d’un destin auquel elle a échappé, car elle a su s’opposer au père, analyse Yves Gagneux. D’ailleurs, j’ai toujours vu en elle, derrière le visage ridé, une jeune fille qui dit non. » C’est au sous-sol enfin que l’on découvre l’œuvre ultime de la jeune fille. Une série de seize petites broderies décrit l’existence d’Eugénie avec une minutie balzacienne. Les fleurs en tissu, les boutons nacrés, les horloges brodées contiennent la détresse d’une jeune femme bonne à marier mais à jamais enchaînée à l’enfance, condamnée à l’attente et à la rêverie. Louise Bourgeois semble ici s’acquitter de la violence formelle propre à ses œuvres, dans un style une dernière fois réinventé. Plus surprenant encore est le déplacement qui s’opère par l’identification au personnage : cette œuvre que les commentateurs n’ont eu de cesse d’aborder par l’angle biographique dérive dans les eaux de l’autofiction.

LOUISE BOURGEOIS

Commissaire : Yves Gagneux, directeur de la Maison de Balzac

Nombre d’œuvres : 22

LOUISE BOURGEOIS : MOI ; EUGÉNIE GRANDET…

Jusqu’au 6 février, Maison de Balzac, 47, rue Raynouard, 75016 Paris, tél. 01 55 74 41 80, tlj sauf lundi 10h-18h. Catalogue, éd. Paris Musées, 16 euros, ISBN 978-2-0701-3101-3

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°339 du 21 janvier 2011, avec le titre suivant : Brodeuse de l’au-delà

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque