Paroles d’artiste

Brice Dellsperger

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 13 juin 2003 - 702 mots

Depuis quelques années, Brice Dellsperger réalise des vidéos et des films réunis sous le titre générique de “Body Double”?. À l’occasion de son exposition à la galerie Air de Paris, à Paris, l’artiste a répondu à nos questions.

Que représente le projet “Body Double” dans son ensemble ?
Pour le moment, dix-neuf vidéos de durées et de formats variables. Il comprend le long métrage Body Double (X) (1 h 40 min), mais aussi des vidéos multi-écrans.

De quoi est-il question dans les deux nouveaux chapitres présentés à la galerie Air de Paris ?
Body Double 16 est un remake composé de deux scènes de films britanniques : Clockwork Orange, de Stanley Kubrick, et Women in Love, de Ken Russell. J’ai choisi pour cette vidéo deux scènes de lutte au corps à corps. Jean-Luc Verna, artiste et ami, y joue la doublure. Dans Women in Love, Oliver Reed et Alan Bates s’adonnent à une lutte passionnée. Les acteurs étaient nus et non doublés, c’est certainement ce qui a été décisif dans le choix de cette scène. Pour Clockwork Orange, le moment qui a retenu mon attention, c’est lorsque Alex (Malcolm McDowell) se fait passer à tabac par ses deux anciens acolytes, qui ont “changé de bord” (devenus policiers). Chacun d’eux s’est rangé du bon côté de la société, mais ils sont malgré tout opposés, car la société est en soi un système qui génère de la violence. Cette inéluctabilité est un élément clé du film de Kubrick, une dimension particulièrement palpable à cet instant précis.
Ces deux moments de cinéma sont montés ensemble, et je crois que leur confrontation provoque une réflexion sur la manière dont les relations homme-homme peuvent être montrées au cinéma. Mais dans ma version, ce sont des ambiguïtés sexuelles qui s’affrontent. Ces deux films ont aussi en commun d’avoir été la cible de la censure, et d’avoir été reconnus comme très importants dans la filmographie de leurs auteurs respectifs. Ils représentaient un réel défi pour une adaptation en Body Double, surtout Women in Love, où il n’y a que des prises de contact rapproché. Je tente sans cesse de repousser les limites de faisabilité d’une scène.

Et Body Double 18 ?
Il est directement calqué sur une séquence de Mulholland Drive de David Lynch. Il a été coproduit par l’ÉCAL (École cantonale d’art de Lausanne). Cette fois, le moment retenu est celui où Noami Watts essaie vainement de parvenir à un orgasme alors qu’elle a été abandonnée par son amie. J’ai été fasciné par la pureté de cette vision intime et désespérée. Je tenais absolument à faire rejouer cette scène à un grand nombre d’acteurs. C’est chose faite puisque les étudiants de l’école ont accepté de se prêter au jeu. Ils ont eu une totale liberté de réinterprétation. Il existe une version linéaire (un écran), ou éclatée (trois écrans) de ce Body Double.

Qu’apportez-vous aux versions originales de ces films ?
Mes films sont comme un filtre que j’appose sur la version originale. Ils ne répondent en rien aux “critères” du remake de cinéma commercial. Je ne suis pas inscrit dans le circuit de production du cinéma commercial, et pourtant, c’est lui qui m’intéresse principalement. Mes versions sont toujours très distanciées de l’original car j’utilise, outre les doublures, des effets spéciaux là où il n’y en a normalement pas besoin. Cette notion de “déréalisation” a déjà beaucoup été traitée dans l’art des années fin 1980-début 1990. Mes vidéos n’ont finalement plus de lien de parenté avec leurs matrices (!), et je tente d’introduire un peu d’aléatoire dans mes tournages. Le côté performatif en est une preuve.

Pourquoi le “remake” ?
C’est une technique comme une autre pour aboutir à mes propres créations. Il contient également une forte valeur métaphorique : lorsque je double un moment de cinéma, j’essaie de pousser ce concept tout en y introduisant de la dérision. Le prochain Body Double,  Body Double 19, sera probablement issu d’un film-culte des années 1970, du genre de Flash Gordon. Il y a en permanence des scènes qui attisent mon intérêt, mais je dois aussi pouvoir me donner la possibilité de les réaliser exactement comme je l’entends.

Air de Paris, 32 rue Louise-Weiss, 75013 Paris, tél. 01 44 23 02 77, jusqu’au 26 juillet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°173 du 13 juin 2003, avec le titre suivant : Brice Dellsperger

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