Rétrospective

Blanche, plus qu’un peintre mondain

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 1 juillet 2015 - 710 mots

Le Musée des beaux-arts de Rouen dresse un portrait inhabituel de Jacques Émile Blanche, dont l’œuvre est présentée au Palais Lumière, à Évian.

EVIAN - L’étiquette de « peintre mondain » que porte Jacques-Émile Blanche (1861-1942) est de celles qui démangent, qui gênent à l’encolure. Petit-fils et fils des éminents psychiatres Esprit et Émile Antoine Blanche, le peintre revendiquait une approche psychologique du portrait. Rarement visible hors des réserves de la Bibliothèque nationale de France, le portrait de Maurice Barrès (1891), exécuté avant que celui-ci ne devienne la figure de proue du nationalisme français, est un parfait exemple du talent de Blanche, qui sait façonner l’expression d’un visage autour d’un regard profond. Présenté aux côtés du célèbre visage du jeune Marcel Proust, le tableau illumine la sélection du Musée des beaux-arts de Rouen pour cette rétrospective « hors les murs » organisée au Palais Lumière à Évian (Haute-Savoie).

Heureuse bénéficiaire de plusieurs donations de l’artiste effectuées entre 1921 et 1932, l’institution rouennaise avait déjà organisé une exposition monographique à la fin des années 1990. Cette escapade sur les bords du lac Léman conclut un vaste chantier des collections engagé en 2012, et a été l’occasion de replonger dans les archives. Les contours de l’œuvre de Blanche en sont redessinés : par-delà le simple portrait, l’artiste s’aventurait régulièrement du côté du paysage, des vues urbaines, de la nature morte ou encore des grands décors.

Tradition et modernité
Élevé dans l’univers cossu du 16e arrondissement, fréquentant le Tout-Paris dans les salons privés, Jacques Émile Blanche dispose de moyens suffisants pour exercer son art en toute quiétude. Bénéficiant d’une confortable liberté d’action, il jouit d’un vaste atelier richement décoré dans la demeure familiale, devenu un lieu de rencontre de l’élite artistique et intellectuelle. Cette image d’un peintre mondain catholique et de droite, qui n’a rien d’autre à offrir que les visages de son cercle d’amis, image renforcée par l’idée qu’un artiste était illégitime s’il n’avait jamais eu à se battre, peut troubler la vision d’une œuvre : l’exposition d’Évian s’efforce de l’éclaircir.

Formé par Henri Gervex et admirateur sans borne de James Whistler, cultivant des amitiés artistiques avec Manet, Degas, Monet ou encore Renoir, Jacques Émile Blanche choisit la voie de la tradition qu’il souhaite faire converger avec celle de la modernité – en témoignent ses natures mortes fort spontanées ou l’étonnant Hôte (1891-1892), qui transpose le repas du Christ et les pèlerins d’Emmaüs dans un intérieur parisien bourgeois.

Loin de rester cantonné à son atelier, il multiplie les voyages en Europe quand il ne séjourne pas dans les maisons de famille normandes à Dieppe, puis Offranville. Là, il s’adonne aux scènes d’intérieur d’un vide reposant, s’amusant dans La Chambre de Rose au manoir du Tôt (1910-1920) à peindre la pièce dans le reflet d’un miroir où le spectateur – avantage de la peinture sur la photographie – n’apparaît pas.

Sa présence régulière dans les Salons et autres expositions de groupe aboutit en 1912 à sa participation à la Biennale de Venise, dans une salle qui lui est consacrée au sein du nouveau pavillon français ; le parcours d’Évian comprend une évocation de la frise décorative réalisée pour l’occasion. Par son attention portée à la richesse du motif et des couleurs, ce décor atteste des chemins aventureux dans lesquels Blanche aime s’engager. N’est qu’à rappeler cet atelier roulant qu’il fait installer dans une calèche, à Londres, pour être au plus près du foisonnement de la ville… Mais la véritable redécouverte ici est la réduction du Mémorial d’Offranville, dont l’original commandé à Blanche en mémoire des victimes de la Grande Guerre se trouve à l’église Saint-Ouen d’Offranville depuis 1919. Cette toile conservée jusqu’en 2014 à la mairie d’Offranville a été restaurée et est présentée auprès de dessins et huiles préparatoires. L’atmosphère de recueillement de la toile, dans laquelle Blanche a portraituré des habitants du village, ainsi que ses Mémoires de guerres, intitulées Cahiers d’un artiste et rédigées sur les conseils de son ami André Gide, offrent un beau témoignage de sa capacité à s’extraire de sa bulle dorée.

Jacques Émile Blanche.

Peintre, Écrivain, homme du monde, Palais Lumière, 15, quai Albert-Bresson, 74500 Evian, tél. 04 50 83 15 90, www.ville-evian.fr, tlj 10h-19h, le lundi 14h-19h, entrée 10 €. Catalogue, Silvana Editoriale (Milan), 224 p., 35 €.

Jacques Émile Blanche

Commissariat : Sylvain Amic, conservateur en chef et directeur des musées de Rouen ; Diederik BakhuÁ¿s, conservateur ; Anne-Charlotte Cathelineau, conservatrice du patrimoine ; Marie-Claude Coudert, attachée de conservation
Nombre d’œuvres : 123 dont 88 issues des musées de Rouen

Légende photo
Jacques-Emile Blanche, Autoportrait à la casquette, 1890, huile sur toile, 73 x 51,5 cm, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. © Photo : Petit Palais/Roger-Viollet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°439 du 3 juillet 2015, avec le titre suivant : Blanche, plus qu’un peintre mondain

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