Biennale de Lyon

Faire durer le plaisir

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 novembre 2005

La 11e Biennale de Lyon met le cap sur la durée, la notion de temps, à travers
la sélection d’une soixantaine d’artistes répartis sur cinq lieux et balayant 40 ans de création. Jeunes divas et monstres sacrés cohabitent ainsi dans une thématique élastique mais bien exploitée : l’expérience de la durée.

L’expérience de la durée : le titre est évocateur. Le premier mot induit le corps, celui du spectateur à l’épreuve des œuvres. Il est invité à les traverser, les écouter, les ressentir dans une infinie variation de temps. Aussi long soit-il, il fait la durée. Le temps est étiré ou fulgurant, toujours avec un début et une fin. Dans la Biennale, le temps de l’œuvre, à expérimenter physiquement, à écouter ou à voir se mêle au temps de la conception et de la réflexion. Les commissaires ont choisi d’offrir au regard une perspective historique, en revenant sur les sources les plus revendiquées par les artistes contemporains, l’art des années 1960 et 1970. Deux décennies durant lesquelles l’expérimentation fut à son comble : esprit de révolte, nouveaux médias, mélange des genres, conscience politique. Beaucoup de chemins suivis par les artistes d’aujourd’hui ont été amorcés dans ces années-là et hommage leur est rendu. Une idée fort louable même si les expositions ne hiérarchisent pas les œuvres, n’offrent pas de distinction entre un acte fondateur et sa filiation, ni de mise en exergue physique des œuvres phares désormais références absolues flirtant avec le mythe. Malgré un accrochage sans grande audace, la Biennale de Lyon offre une belle immersion spatio-temporelle et exemplifie avec clarté la diversité des expériences qu’elle a plébiscitées.

Ralentissements
La première œuvre qui accueille le visiteur sur le site de La Sucrière est emblématique du temps étiré qui jalonne le parcours de la Biennale. Sleep (ill. 3) tournée par Andy Warhol en 1963 – le sommeil de John Giorno sur six heures – n’est pas destinée à être vraiment regardée. Prologue à la visite, elle se signale comme une piste à repérer. Tout comme Smile (1968) de Yoko Ono, projeté à l’entrée de l’institut d’art de Villeurbanne, portrait d’un John Lennon à l’étrange sourire qui n’en finit jamais (ill. 5). Quant à la salle consacrée aux films de Jonas Mekas, il faudrait 24 heures pour visionner ces archives familiales des années 1950. Mais le ralentissement n’est pas seulement imprimé au rythme du spectateur, il est aussi dans le « faire » des œuvres. Pour Sleep, Warhol ne s’est pas contenté d’un plan fixe : il a filmé Giorno pendant deux mois et s’est livré à un montage complexe. Yoko Ono, elle, a saisi ce sourire à la Mona Lisa d’à peine deux secondes, et grâce à une caméra scientifique habituellement utilisée pour capter des gouttes d’eau, elle l’a étiré quasiment à l’infini. Un « trucage » absent des milliers d’heures d’enregistrement de Jonas Mekas, pionnier en la matière, pour avoir filmé en quasi continu sa vie. Le ralentissement va donc au-delà des apparences de ces trois actes fondateurs, trois assises artistiques et théoriques pour les œuvres plus jeunes.

Patience
Valérie Mréjen a elle aussi faussé la donne avec Dieu, 2004, vidéo exposée à La Sucrière (ill. 6). Ce que l’on prend pour des témoignages bruts de jeunes Israéliens issus de familles juives ultra orthodoxes qui racontent le moment précis où ils ont transgressé les interdits religieux et basculé dans la laïcité, sont en fait des propos patiemment répétés jusqu’à être dits avec distance devant la caméra. Les faits sont exacts, précis, mais ce jeu de répétition les dispense d’une trop grande implication sentimentale de la personne devenue personnage. Redoutable pour le spectateur non averti bouleversé par la charge des petits récits.
Le temps nécessaire à la collecte d’environ quatre mille étiquettes de Vache qui rit par l’artiste belge Wim Delvoye, est lui nettement plus palpable (ill. 4). Les murs d’une salle du site du Rectangle sont tapissés des étiquettes rondes et colorées à l’immuable icône bovine. Sagement ordonnées à la manière d’un philatéliste, elles rappellent les classements de l’art conceptuel tout en explorant les affres obsessionnels du collectionneur, qu’il soit d’art ou d’étiquettes de fromage à tartiner. Derrière l’aspect « livre des records », cette concentration de culture populaire offre des lectures en cascade et une incarnation généreuse de la thématique.

Brève rencontre
Le temps peut aussi être très fugace. Hors des murs de la biennale, en centre-ville, le regard peut tomber sur des signaux de fumée s’échappant au hasard de quelques bâtiments. Ils sont de Bruno Peinado mais impossible de savoir quand ils seront émis. Et lorsqu’on les voit, il est déjà trop tard. Un pied de nez aux œuvres d’art publiques souhaitant apposer une empreinte indélébile sur la ville. En 1969, Tom Marioni avait ouvert la voie, en créant une One second sculpture, œuvre-geste immédiate devenue monument de l’éphémère. C’est dans cette veine qu’Erwin Wurm (ill. 1, 2) s’est fait une spécialité des One minute Sculptures dont il propose une sélection à réaliser à La Sucrière . Une implication du spectateur qui est une des autres clefs de lecture du parcours.

Experimental
À quarante-trois ans, la Dream House de La Monte Young et Marian Zazeela est un mythe (ill. 8),
une référence pour les artistes qui offrent aujourd’hui au spectateur des expériences lumino-musicales. Baigné dans une ambiance continue colorée et saturée de fréquences sonores, le moment fait basculer les sens dans un infini, un décrochage voulu par La Monte Young, inventeur de l’idée de musique éternelle. À partir de là, la comparaison peut être cruelle. Le brouillard vert et dense d’Ann Veronica Janssens semble ainsi un peu « léger » au-delà de l’effet déstabilisant et halluciné qu’il procure. Tout le contraire de The Wait, conçu par James Turrell. L’attente semble au départ bien vaine et longue avant de pouvoir comprendre le sens de son immersion dans le noir. « Tout vient à point à qui sait attendre », dit l’adage. On gardera le secret de la chute car l’expérience est trop personnelle pour être dévoilée.

S’il devait n’en rester qu’une
Le tout dernier film de Pierre Huyghe est une véritable synthèse du temps de création, du temps de l’œuvre, du temps de réflexion, de la durée comprise comme longévité, des jeux de références historiques (ill. 9, 10). This is not time for dreaming, créé en 2004 à Harvard, est un spectacle de marionnettes dans lequel l’artiste se met en scène, suite à l’invitation de la prestigieuse université américaine, pour élaborer une œuvre originale. Le centre d’art universitaire est installé dans le dernier bâtiment conçu par Le Corbusier, le seul aux États-Unis. Un chantier que l’architecte ne verra pas achevé et pour lequel il entra dans de terribles négociations avec ses commanditaires. Le spectacle muet mais musical raconte ces deux histoires, les périodes de doutes, les attentes trop grandes qui jalonnent tout acte créatif. L’esthétique puise dans les films d’animations d’Europe centrale des années 1950, celles de la conception du Carpenter Center d’Harvard. Ces mêmes films ont nourri l’imagination de bons nombres d’artistes européens nés une décennie plus tard dont Pierre Huyghe. La leçon d’histoire est magistrale, poétique, belle, intelligente, d’une ambition intellectuelle si forte qu’elle élève l’esprit de celui qui la suit. Le terme de chef-d’œuvre n’a ici rien d’exagéré ou de superflu, Pierre Huyghe signe l’œuvre la plus puissante de cette biennale, sa plus belle image. S’il n’en restait qu’une, ce serait celle-là. Elle peut déjà rentrer dans l’histoire des arts comme la modélisation la plus parfaite de l’art contemporain des prémices du xxie siècle. Rien de moins.

L'exposition

« L’expérience de la durée », Biennale de Lyon a lieu jusqu’au 31 décembre, tous les jours sauf le lundi, du mardi au dimanche de 12 h à 19 h, le vendredi de 19 h à 22 h (à l’exception du fort Saint-Jean) ; fermé le 25 décembre. Tarifs (un billet pour les 5 lieux) : 10 et 7 euros. LYON (69), La Sucrière, musée d’Art contemporain, Le Rectangle, fort Saint-Jean et VILLEURBANNE, institut d’art. Renseignements : www.biennale-de-lyon.org.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°574 du 1 novembre 2005, avec le titre suivant : Biennale de Lyon

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