Deux expositions à Paris et à Bruxelles

Basserode de A à Z

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 avril 1994

Dans ses dernières expositions à la galerie Claudine Papillon et à la galerie Xavier Hufkens à Bruxelles, Jérôme Basserode poursuit ses investigations dans une mémoire sans cesse recomposée.

PARIS - La mémoire est une dimension essentielle dans l’œuvre de Jérôme Basserode (Nice, 1958), comme elle l’est pour bien d’autres artistes aujourd’hui, pour lesquels le présent ne saurait s’imposer sans détours. Au même titre que le passé et le futur, l’histoire et la fiction, le présent est une élaboration mentale, dépossédé de toutes ses qualités lorsqu’il est engagé dans le miroir aveuglant de l’actualité. Si le modèle de l’archive a longtemps prévalu, avec un artiste comme Christian Boltanski, la mémoire chez Basserode est mobile, voyageuse, engagée dans des mouvements incessants qui en soulignent le caractère aléatoire, mais en exaltent surtout la nature vivante.

Il n’y a rien à lire dans les œuvres de Basserode, mais tout est écrit, et les signes, toujours illisibles, sont omniprésents. Un manuscrit est dépecé, et chaque mot qui le compose est enfermé dans un œuf évidé, lui-même enfermé dans un cube de paraffine. Les 1027 cubes sont dispersés au hasard des acquisitions : peut-être sera-t-il possible, un jour, de reconstituer des phrases, de recomposer le sens. Il ne faut pas voir ici une quelconque métaphore postmoderne de la perte du sens, une nostalgie désœuvrée; il y a au contraire chez Basserode un optimisme que ni la fragilité de la matière, ni la versatilité des circonstances ne pourraient contrarier.

A la galerie Hufkens, il a présenté deux bustes en terre glaise, à la surface desquels se pressaient des phrases indéchiffrables. La terre s’effrite peu à peu, les traits des visages seront bientôt méconnaissables, avant que les sculptures ne soient plus qu’un vestige. Ce n’est pas le travail de la perte qui s’accomplit sous nos yeux, c’est la mémoire qui est en train de se constituer insensiblement, sans même que nous nous en rendions compte. A Paris, l’exposition s’ouvre sur une modeste peinture de paysage, exécutée par Basserode quand il était enfant, et à laquelle fait écho une série de tables, de tailles décroissantes, dans lesquelles sont incorporés des blocs de paraffine au format standard des feuillets. La page est blanche sans doute, mais la paraffine, qu’il a souvent utilisée pour cette raison, est douée d’une mémoire sonore. Il se pourrait que les sons soient un jour restitués et qu’une simple page ne suffise plus à leur transcription.

Les œuvres absorbent leur environnement, sont délibérément exposées à la disparition, ou encore au mouvement, dans cette Forêt montée sur des jambes de figurines en bois, par exemple, comme si les choses ne trouvaient leur permanence que dans l’instabilité, comme si la pérennité était avant tout l’exercice du provisoire. Le travail de Basserode, qui a la simplicité des entreprises complexes, possède aussi l’humour sans lequel la gravité resterait lettre morte.

Galerie Claudine Papillon, 59, rue de Turenne, 75003, jusqu’au 23 avril.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : Basserode de A à Z

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