Dimanche 27 septembre 2020

Double invitation

Barceló éclairé par Picasso

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2016 - 751 mots

L’œuvre de Miquel Barceló explore avec maestria toutes les matières, en artiste démiurgique au Musée Picasso, ou en magnifiant l’idée de l’imprimé à la BNF.

PARIS - Rares sont les artistes qui, à l’instar de Miquel Barceló, mériteraient l’appellation contrôlée « maître en techniques mixtes ». Rares encore sont les créateurs dont pratiquement chaque œuvre est un dialogue, une confrontation avec une matière riche et diverse. Geste radical car, contrairement à la tradition artistique qui consiste à apprivoiser la matière informe, à en dégager une forme parfaitement contrôlée, Barceló semble réaliser des travaux en gestation, en cours de fabrication, dans un état intermédiaire frôlant parfois la destruction. Pour ce faire, il prend le risque d’expérimenter les processus de fabrication, de les transgresser, d’en inventer de nouveaux, voire des incongrus.

Il faut dire que l’homme, majorquin, est le prince héritier d’une dynastie ibérique prestigieuse. Il s’inscrit dans la lignée inaugurée par Picasso et Miró, leur production multiforme et leur capacité de métamorphoser tout objet en œuvre. Puis, c’est Tàpies qui reprendra la flamme avec son matiérisme.

C’est au Musée Picasso que loge une partie de l’exposition consacrée à Barceló, une manière de rapprocher ces deux artistes dont, écrit Marie-Laure Bernadac dans le catalogue : « L’un ouvre le siècle, l’autre le ferme. » Courtois, l’hôte s’efface et laisse la place à son invité d’honneur. De fait, la présence de Picasso reste allusive, la majorité des pièces exposées sont de Barceló. Le thème fédérateur est celui de l’atelier ; les deux artistes partagent le besoin d’avoir plusieurs endroits consacrés à la création, selon leur lieu du séjour ou selon la technique pratiquée. Pour Picasso, il s’agit de son atelier de céramique à Vallauris (Alpes-Maritimes). Barceló, qui voyage frénétiquement et partage sa vie entre Majorque et Paris, multiplie ses « chantiers-laboratoires » un peu partout. « Chantier », c’est l’impression qui se dégage des quelques toiles immenses accrochées à l’entrée de la manifestation. On pourrait même parler de « reliefs » tant les surfaces sont boursouflées et accidentées. Atelier aux sculptures (1993) met en scène une vaste salle, remplie non seulement de sculptures mais aussi d’objets divers jonchant le sol dans un désordre indescriptible. Pourtant, malgré ce chaos qui brouille la lecture, chaque détail dans le tableau est un miracle de suggestion, peint avec une économie de moyens exceptionnelle. Nous sommes dans une arène où le réel affronte la représentation. Ce n’est pas un hasard si sont flagrantes la cohérence et la continuité entre l’espace de l’atelier et celui dans lequel se déroule la corrida, l’autre thème commun avec Picasso.

Puis, ce sont les plâtres, ces états intermédiaires entre matière et sculpture, et des fragments de céramique évoquant la décoration de la chapelle que Barceló a réalisée pour la cathédrale de sa ville natale, Majorque. Moins convaincante est la « pièce de résistance », un mur, un bric-à-brac étrange fait à partir de crânes – d’autoportraits ou de vanités – et de briques.

Un « Grand Verre de terre »
L’autre partie de la manifestation, à la Bibliothèque nationale de France, s’ouvre également sur une œuvre monumentale, Le Grand Verre de terre. Un exploit au vu des parois en verre de 190 mètres de long et 6 mètres de haut que l’artiste a recouvertes d’une couche d’argile badigeonnée. Sitôt la glaise sèche, Barceló la gratte afin d’obtenir des silhouettes, des images en négatif, grâce à la lumière qui pénètre par ces « réserves ». Renversement du procédé traditionnel de la peinture ou manière parfaite d’introduire le spectateur dans l’œuvre imprimé de l’artiste, cet univers magique et déroutant. Car, non seulement Barceló fait appel à toutes les techniques pour réaliser des estampes, mais il se sert aussi de supports inhabituels. Sur un parchemin, sur un collage à partir de journaux, sur une oreille d’éléphant (!), surgissent des formes archétypales où l’animal et l’hybride prennent autant de place que l’homme. (Animal mouillé, 1999). « L’organique et la bestialité, ce sont quelques sujets parmi ceux que j’ai traités. Les animaux sont apparus très tôt dans ma peinture et n’ont cessé d’y revenir d’une façon naturelle », affirme Barceló. La BNF présente aussi quelques magnifiques pièces de céramique. Cet art ancestral de manipuler la terre, de la triturer, toujours à la limite de la fracture, est pratiqué ici sur un mode à la fois enfantin et ludique, comme une forme de régression mais ô combien maîtrisée.

BARCELÓ

Commissaires : Cécile Pocheau-Lesteven (BNF) ; Émilia Philippot, Violette Andres (Musée Picasso)
Nombre d’œuvres : 130 au total pour Barceló, 15 pour Picasso

Miquel Barceló, sol y sombra
www.musee-picasso.fr, du mardi au vendredi 11h30-18h, sam.-dim. 9h30-18h, entrée 12,50 €. Catalogue, coéd. Musée Picasso/BNF/Actes Sud, 224 p, 39 €. Billet jumelé 18 €.

Miquel Barceló, sol y sombra
Jusqu’au 28 août, Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, 75013 Paris, tél. 01 53 79 59 59, www.bnf.fr, du mardi au samedi 10h-19h, dimanche 13h-19h, entrée 9 €.

Légende photo
Miquel Barceló, Animal mouillé, Lanzarote 8, 1999, eau-forte et aquatinte, 65 x 75 cm, Bilbiothèque nationale de France, département des estampes et de la photographie, Paris. © BnF.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°455 du 15 avril 2016, avec le titre suivant : Barceló éclairé par Picasso

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