Avec les compliments d’Afif et Mercier

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 mai 2003

Orchestrant objets, images, mots et sons, Saâdanne Afif échafaude depuis quelques années un travail sensible et poétique et décrit sa pratique comme celle d’un « guetteur ». Un capteur d’images et de sensations, un recycleur d’expériences. Au gré d’une œuvre protéiforme, il éprouve le procédé de la citation, empruntant à d’autres artistes, à son propre itinéraire (artistique ou affectif) bâtissant un parcours qui s’observe lui-même, manipulant les tensions et latitudes générées par l’articulation féconde de la mémoire et du temps (très) présent. Mathieu Mercier, fraîchement distingué par le prix Marcel-Duchamp 2003, explore sans avoir l’air d’y toucher un legs défiguré de la modernité, promenant son regard désabusé sur la production de masse et l’intrusion de la société de consommation dans nos vies quotidiennes. Mobilier domestique, palettes, chaises, horloges, il tripote, classe, énumère, bidouille, bricole, juste le nécessaire pour affranchir avec discrétion les objets usuels de leur nature industrielle reproductible. Les deux artistes français du moment sont invités à inviter au musée départemental d’Art contemporain du château de Rochechouart. Tout a commencé avec une proposition faite à Mercier par la conservatrice du lieu, Arielle Pelenc. À la demande de Mercier, le projet de mettre en forme sa propre sélection d’artistes devient finalement une double invitation. Investis de chaque étape de l’exposition, Afif et Mercier ont alors choisi les artistes, leurs pièces et surtout leur agencement dans l’espace (hélas fragmenté en salles un brin exiguës). Confronter dans un fastidieux exercice de recension comparative les deux sélections ne rendrait sans doute pas justice au projet d’ensemble qui, s’il révèle une autonomie conceptuelle propre à chacune, se présente d’abord comme un dialogue efficace, revendiqué par les intéressés qui aiment à souligner leur complicité et la relative interchangeabilité de leurs choix. Cette tentation est grande mais, pour l’éviter, il suffit de tracer sommairement deux orientations. Celle de Mercier se tourne davantage vers une scène internationale pointue (Liam Gillick, Jack Pierson, Simon Starling , Gregor Schneider ou Steve Reinke), nourrie de pièces disposées en un dialogue cohérent. Placée sous le signe de la mémoire de l’objet et tentée par une sobriété sérieuse, élégante, la sélection de Mercier assume son cachet conceptuel, autant que ses penchants formalistes. Pour exemple, l’une des salles de Mercier réunit une impeccable plate-forme en aluminium brossé et Plexiglas colorée pensée par Liam Gillick, neuf moulages d’une canette de bière collectée par Simon Starling au Bauhaus de Dessau et exécutés avec l’aluminium d’une chaise dessinée par Jorge Pensi, et enfin un film de Steve Reinke, occupé à repérer la musique donnée par la structure d’un objet. La sélection d’Afif, plus expansive, plus inégale, plus généreuse sans doute, livre un sympathique désordre d’amitiés, de rencontres et d’admirations. Un récit de souvenirs, d’affinités, écrit au moyen d’un vocabulaire qui
lui est familier. « Un truc de tchatcheur » se plaît-il à dire.
Le résultat en est une sélection moins ordonnée, guignant du côté du clan des recycleurs, rassemblant des signatures familières (Bruno Peinado, Bernhard Rüdiger, Delphine Coindet, Stéphane Calet ou André Cadere) et moins connues (Davide Bertocchi, Karim Ghelloussi ou le réjouissant couple Simona Denicolai et Ivo Provoost). Voisinent alors l’I-mac en céramique, archétype de la culture occidentale remodelé par Peinado et le bâton multicolore d’André Cadere, lui-même adossé à l’image plane de la tapisserie émaillée d’os virtuels conçue par Delphine Coindet. Un peu plus loin, et en point d’orgue, les assemblages de lamelles de bois imaginés par Hugues Reip décrivent un monumental et précaire Robot VI dont les éléments sont autant de modules architecturaux. Le propos de l’expérience bicéphale menée à Rochechouart s’articule finalement autour de deux questions : celle du thème (un peu galvaudé) de l’objet et de ses détournements dans la pratique artistique, et celle plus ouverte de l’artiste travesti en commissaire d’exposition. À la première, l’exposition répond par une compilation disparate du réel.
À la seconde, les deux complices admettent s’être laissé émouvoir par la manipulation, la décomposition des mécanismes imaginés par leurs invités. « Une manière de les démystifier », confesse Mercier. « Spécial dédicace » se révèle être une exposition d’artiste qui parle d’abord du regard de l’artiste.

ROCHECHOUART, musée départemental d’Art contemporain, place du Château, tél. 05 55 45 10 16, 21 mars-31 août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°547 du 1 mai 2003, avec le titre suivant : Avec les compliments d’Afif et Mercier

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