Aux sources africaines du Nil

L’archéologie soudanaise se révèle à l’Institut du monde arabe

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 1 février 1997 - 706 mots

Le Soudan, l’un des pays les plus pauvres de la terre, fait davantage parler de lui à propos de ses conflits internes que de la richesse de son patrimoine. L’Institut du monde arabe (Ima) entend corriger cette image en brossant un vaste panorama de cette Nubie antique, longtemps présentée, comme un simple corridor entre l’Égypte pharaonique et le monde africain. Grâce à de nombreux prêts consentis par le Musée de Khartoum (dont proviennent près de 200 pièces), mais aussi par les musées de Boston, Philadelphie, Berlin et Munich, se dessinent ainsi toute la richesse et la profonde originalité d’une civilisation qui ne cesse de resurgir sous les coups de pioche des archéologues.

PARIS. En 1958, Gamal Abdel Nasser décide d’élever le haut barrage d’Assouan : toute la basse Nubie est menacée de disparaître sous les flots. On se souvient de la campagne de sensibilisation menée alors par l’Unesco pour recueillir des fonds destinés à sauver des temples comme ceux d’Abou Simbel ou de Philae. On connaît moins cependant les missions de prospection conduites sur les rives du Nil nubien, au cœur de ce "vil pays de Koush" stigmatisé par les textes de propagande égyptiens. Long­temps délaissé par les égyptologues en raison de la dureté de son climat et de ses dangers (Jean-Fran­çois Cham­pollion renoncera lui-même à franchir la deuxième cataracte), le Soudan allait devenir paradoxalement, à partir des années soixante, l’une des régions les plus riches en matière archéologique. Traver­sé dès le XIXe siècle par d’intrépides voyageurs, notamment le naturaliste français Frédéric Cail­liaud qui, le premier, repéra la silhouette pentue des pyramides royales de l’antique Méroé, fouillé de 1842 à 1845 par l’Allemand Karl Richard Lepsius – ses découvertes allaient constituer le fonds des Musées de Berlin –, le Soudan devait cependant brusquement retomber dans l’oubli pendant près d’un demi-siècle. Il faut attendre 1907 et les travaux de l’Américain George Reisner et de l’Anglais C.M. Firth pour que reprennent des campagnes systématiques d’envergure. C’est aussi le moment où F.L. Griffith tente de percer les mystères de l’écriture méroïtique. Encore dédaignée par les égyptologues qui ne jettent qu’un regard condescendant sur cette région qu’ils jugent périphérique, la Nubie antique se met alors à attirer l’attention des paléontologues, des préhistoriens et des céramologues, dont les efforts vont être couronnés au-delà de leurs espérances...

Des pharaons à la peau noire
Des statuettes de pierre lisses et pures comme des Brancusi, des figurines en argile aux formes fécondes, une céramique dont les racines semblent à chercher du côté de l’Afrique noire, des gravures rupestres évoquant irrésistiblement le grand art pariétal saharien... Ouvrant magnifiquement l’exposition, ces résultats des fouilles les plus récentes tendent à démontrer l’antériorité des cultures préhistoriques du Soudan sur celles de l’Égypte. Étudiée par une mission suisse, la ville de Kerma, qui s’étend sur près de 1 000 kilomètres à son apogée (entre 1750-1500 av. J.-C.), semble suffisamment puissante pour barrer les prétentions annexionnistes de son brillant et redoutable voisin ! Issue d’une confédération de tribus nubiennes, la dynastie napatéenne fait alors son apparition dans l’histoire, trois siècles après que les pharaons égyptiens du Nouvel Empire eurent quitté le sol du Soudan. Certes, le temple grandiose d’Aménophis III ponctue toujours de sa colonnade grandiose le désert nubien. Mais, par un curieux mouvement de balancier, c’est au tour des souverains à la peau brûlée par le soleil (ces "Éthiopiens", comme les appellent avec une pointe de racisme les Grecs) de régner sur les destinées de l’Égypte, dont ils plagient, au pied de leur "Montagne sainte", la statuaire et l’art de vivre. Véritable chant du cygne de la culture koushite, le royaume de Méroé (vers 300 av. J.-C.) va sacrifier à son tour au goût du luxe, comme en témoignent les bijoux de la reine Amanishakheto réunis ici pour la première fois. À ces pièces, somme toute banales, on peut cependant préférer la puissance expressive de cette tête masculine taillée brutalement dans le grès, qui n’est pas sans évoquer les plus belles réalisations de la culture Nok nées sur le sol nigérian, à quelque 250 kilomètres seulement...

SOUDAN, ROYAUMES ANTIQUES DU NIL, jusqu’au 31 août, Institut du monde arabe, Paris, tlj sauf lundi 10h-18h. Catalogue, éditions Flammarion, 425 p., broché 295 F, relié 395 F ; ABCdaire, éditions Flammarion, 59 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°33 du 1 février 1997, avec le titre suivant : Aux sources africaines du Nil

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