Au xxe siècle, l’iconographie de l’Ouest américain signe l’engagement politique des artistes allemands

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 7 août 2007

En Allemagne, alors que la Grande Guerre jette la société dans la défaite, l’Ouest américain devient un instrument politique. Le peintre de la Nouvelle Objectivité Rudolf Schlichter (1890-1955) brosse dès la fin des années 1910 des scènes de tribalisme urbain, projection de la violence de l’expérience moderne.
La figure de l’Indien peut bien alimenter une vision romantique du sauvage et véhiculer les convictions pacifistes d’un August Macke, c’est ici au cow-boy qu’il revient d’occuper le devant d’une époque qui vit ses derniers instants avec une douloureuse frivolité.

La liste de Schlichter
Hartes Kalifornisches Erz réunit en une composition colorée et pittoresque l’ensemble des vedettes du Far West : cow-boy et revolver, mexicain coiffé d’un sombrero, prostituée dévoilant bottines lacées et jambes blanches et même Indien portant couverture en arrière-plan.
Schlichter, nourri au western allemand balbutiant et aux aventures de Winnetou, dépeint une Amérique bien germanique. Sexe et criminalité, saloons/cabarets, beuveries, liberté et anarchie… C’est l’Ouest et ses codes qui trouvent écho dans les assauts commis par les tenants de la Nouvelle Objectivité contre l’ordre impérial, la guerre et la dépression, qui s’annonce.
L’exposition qui s’achève sur les années 1950 s’autorise toutefois une dernière accélération, élucidant du même coup le titre de l’exposition : en bout de parcours, le film de la célèbre action de Joseph Beuys I like America and America likes me enfonce le clou.

Le militantisme de Beuys
En mai 1974, l’artiste transporté depuis l’aéroport en ambulance, s’installe à la galerie René Block à New York. Sans avoir touché le sol américain. Enveloppé dans une couverture de feutre laissant simplement dépasser une canne, Beuys cohabite trois jours durant avec un coyote, archétype animal d’une nature locale indomptée. Lentement, l’action, visible derrière un grillage, engage méfiance, communication et apprivoisements entre les deux parties. Chaque jour, Beuys exécute une série de gestes, fixant l’animal dans les yeux. Et retire finalement son enveloppe de feutre.
Si la performance manifeste l’opposition de l’artiste à la politique américaine alors embourbée au Vietnam, elle vise encore à rejouer l’antagonisme nature/culture et à pointer les ravages commis par la culture colonisante sur la culture amérindienne.
Le coyote, animal spirituellement incarné chez les Indiens, déchu et exterminé par les pionniers, devient alors le symbole d’une nation fondée sur le massacre d’un peuple en même temps que le messager d’une réconciliation entre l’homme et la nature. Une performance en forme de leçon et un titre chargés d’ironie, assignés dans l’exposition pour préciser l’ambiguïté de la fascination d’une culture pour une autre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Au xxe siècle, l’iconographie de l’Ouest américain signe l’engagement politique des artistes allemands

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