Photographie

PHOTO CONTEMPORAINE

Au Quai Branly, l’image sort de sa réserve

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 25 juillet 2020 - 671 mots

PARIS

Une centaine de pièces photographiques ou vidéographiques, dont certaines spectaculaires, de vingt-six artistes du monde entier sont pour la première fois déployées dans les espaces du musée. Elle sont issues des collections et résidences.

Dinh Q. Lê, Crossing the Farther Shore, 2014, vue de l'installation à l'exposition "A toi appartient le regard (...) et la liaison infinie entre les choses" au musée du Quai Branly. © Photo Vincent Mercier
Dinh Q. Lê, Crossing the Farther Shore, 2014, vue de l'installation à l'exposition « A toi appartient le regard (...) et la liaison infinie entre les choses » au musée du Quai Branly.
© Photo Vincent Mercier

Paris. Quatorze ans après son ouverture au public, le Musée du quai Branly-Jacques Chirac livre pour la première fois les 2 000 mètres carrés de ses espaces d’exposition du rez-de-jardin à l’image produite par des artistes contemporains sous la forme de photographies, de vidéos ou d’installations photo. Une décennie et demie au cours de laquelle le musée a construit une collection en la matière sous la direction de Christine Barthe, responsable de l’unité patrimoniale des collections photographiques depuis la création de l’établissement. L’exposition remarquable visible aujourd’hui ne peut en effet être dissociée de la politique du musée en matière d’acquisition et de soutien à la scène contemporaine non occidentale, à travers son programme de résidences d’artistes, et Photoquai aussi, biennale de photographie organisée par l’institution de 2007 à 2015.

Plus d’un tiers de la centaine de pièces exposées dans le cadre de « À toi appartient le regard et […] la liaison infinie entre les choses » proviennent ainsi des collections et de ces résidences. La teneur du propos ne peut davantage être dissociée des liens tissés par sa commissaire avec la quasi-totalité des artistes exposés ni de son opiniâtreté à faire rentrer certaines de leurs œuvres dans les collections nationales, comme celles de Jo Ractliffe, achetée par le Fonds national d’art contemporain.

Qui regarde qui et comment ?

L’impressionnant SIXSIXSIX de Samuel Fosso, qui accueille le visiteur, est pour la première fois exposé dans son entièreté. Pas moins de quinze jours ont été nécessaires pour accrocher les 666 autoportraits pris au Polaroid 24 x19 cm en 2016 par l’artiste camerounais-centrafricain ; 666 prises de vues à l’identique centrées sur son propre visage, épaules nues, que seule différencie entre elles l’expression du regard et de la bouche. L’installation a du souffle et donne le ton.

L’accrochage des images de part et d’autre d’une allée, à hauteur de regard, pose le sujet : qui regarde qui et comment ? Une question simple à laquelle renvoie le titre de l’exposition, extrait d’un texte de l’écrivain allemand August Ludwig Hülsen (1765-1809).

La question sert naturellement de fil conducteur au parcours. La sélection resserrée de pièces donne à voir des artistes aux œuvres de grande qualité jamais montrés en France. Le report de l’exposition du 31 mars au 30 juin n’a pas eu d’incidence sur la venue des œuvres. Seule est demeurée en suspens jusqu’à son arrivée, le 26 juin, Crossing The Father Shore de Dinh Q. Lê, installation spectaculaire composée de centaines de milliers de photographies collectées par l’artiste vietnamien lors de son retour au pays natal après l’exil de ses parents.

Pas une pièce exposée parmi celles de ces 26 artistes issus de 18 pays différents qui ne retienne l’attention, pas une qui ne réinterroge finement la pratique, l’usage du médium et le rapport de l’artiste à l’histoire de son pays, la place de l’individu ou d’un peuple dans la société. Artistes de renom ou peu connus se font ici écho, toutes générations confondues. Ainsi le Mexicain Yoshua Okón offre-t-il un regard grinçant sur la réappropriation par certains habitants de Skowhegan, dans le Maine (États-Unis), du passé de cette ville marquée par la disparition totale de sa population amérindienne. Avec The Black Photo Album/Look at Me, de Santu Mofokeng, à qui l’exposition est dédiée, ou les mises en scène de la jeune Congolaise Gosette Lubondo, la benjamine de l’exposition (26 ans), les âmes disparues ressurgissent dans des registres différents sur fond d’histoire coloniale ou de conflits récents. Des géographies ou des histoires proches ou lointaines s’articulent, se répondent. Le cheminement, limpide, donne à chaque pièce une présence en propre et l’espace qui lui sied. Dans le catalogue, les entretiens réalisés avec chaque artiste fournissent un ensemble d’informations précieuses sur leur démarche et leur parcours tandis que le colloque programmé du 1er au 2 octobre au Quai Branly fera entendre leur voix.

« À toi appartient le regard et […] la liaison infinie entre les choses »,
jusqu’au 1er novembre, galerie Jardin, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, 75007 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°549 du 3 juillet 2020, avec le titre suivant : Au Quai Branly, l’image sort de sa réserve

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