Au cœur des ténèbres

La nuit dans la peinture à Munich

Le Journal des Arts

Le 4 décembre 1998

Dominée par la peinture allemande et flamande, l’exposition de Munich décline les multiples représentations de la nuit depuis la fin du XVe jusqu’au XXe siècle, et s’efforce d’en dégager les mutations, de l’expression du mystère religieux à celle d’une intériorité tourmentée.

MUNICH - Cette ambitieuse exposition décline en 360 œuvres, représentant 160 artistes du Moyen Âge à nos jours, les représentations de la nuit dans la peinture. Les manifestations organisées par la Haus der Kunst sont rarement traditionnelles et celle-ci, en dépit de ce qu’un tel thème pourrait laisser supposer, n’est pas exempte de détails insolites. Par exemple, les œuvres absentes pour des raisons de conservation sont remplacées par des copies réalisées par des artistes contemporains.

L’installation en elle-même joue un rôle important dans l’exposition. L’évolution du nocturne, entendue aussi au sens chronologique en partant de la Nativité de Gérard de Saint Jean (1485), est traitée suivant deux modes de perception différents. En contrepoint de l’aspect technique étudiant la lumière, la source d’éclairage, les reflets et la couleur (des tableaux éclairés par des sources de lumière tant naturelle qu’artificielle – la lune et les étoiles, le feu, les bougies, les néons – ont été choisis), est mise en avant la dimension existentielle des ténèbres, ou tout au moins de l’obscurité.

Aux sources des ténèbres
Le genre nocturne prend son essor en Italie et dans les Flandres à la suite du Corrège. Parmi les archétypes, on peut citer sa Judith et Holopherne, le Jeune homme à la bougie du Greco, et naturellement les Joueurs de cartes de Caravage. Les sujets bibliques se prêtent particulièrement à une mise en scène dans l’obscurité : la Nativité et l’Adoration des Mages, les scènes de la vie de la Sainte Famille comme la Fuite en Égypte, les épisodes de la Passion. On rencontre cependant de plus en plus de tableaux de petit format qui recréent des ambiances bourgeoises ou paysannes, mais toujours intimes, éclairées par la flamme des bougies ou un feu de cheminée.

À l’opposé, on trouve le nocturne pris en tant qu’expression de la catastrophe, de la panique, de la tragédie imminente. Des scènes de l’Apocalypse, d’inquiétantes représentations de l’Enfer, des iconographies comme celle de l’incendie de Troie alimentent un courant qui atteindra son apogée à l’époque romantique.

Une section à part, qui débute avec la Fuite en Égypte (1609) d’Adam Elsheimer, explore le paysage nocturne, développé surtout par les Flamands. Omniprésente dans tous ces paysages, la lune se retrouve aussi dans les nocturnes bizarres et fantastiques de Salvator Rosa ou les nuits macabres de Magnasco. Plus tard, le Romantisme allait orienter l’idée de nocturne dans de nouvelles directions. Si la nuit est le théâtre de l’exaltation mentale et physique, spirituelle et sensuelle pour Delacroix, Géricault et Füssli, elle prend un sens et un tour pictural différents pour les romantiques allemands.

Le ton est moins dramatique, plus contemplatif. Chez Friedrich, Runge, Carus, Blechen, l’homme se regarde dans la lune et dans ses reflets. La lumière dans les ténèbres est la conscience de l’inconnu, du vide de la psyché humaine, ainsi que le symbole de la mort. Contrastant avec l’introversion Mitteleuropa, les peintres espagnols et anglais ont une conception plus débridée de la nuit, synonyme d’explosion de la vitalité, du jeu, du grotesque, avant que Goya ne lui imprime une sensibilité démoniaque. Odilon Redon, Munch, les symbolistes belges, Hopper, ou encore la Nouvelle Objectivité des années vingt et trente livrent autant d’interprétations insolites de ce thème.

LA NUIT

Jusqu’au 7 février, Haus der Kunst, Prinzregentestrasse 1, Munich, tél. 49 89 211 27 127, du mardi au vendredi 10h-22h, du samedi au lundi et jours fériés 10h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°72 du 4 décembre 1998, avec le titre suivant : Au cœur des ténèbres

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