Mercredi 28 octobre 2020

Conceptuel

Au bonheur du musée

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 juin 2015 - 719 mots

La Monnaie de Paris invite à se replonger dans la fiction du « Musée d’art moderne - Département des Aigles » imaginée par Marcel Broodthaers en 1972.

PARIS - Un recoin dans une salle des beaux « espaces XIXe »  de la Monnaie de Paris. Un placard plus exactement, dont la porte entrouverte laisse apparaître quelques éléments de tuyauterie et des caisses empilées au sommet desquelles traîne un vieux cadre comme oublié là, porteur du motif d’un aigle bicéphale. Une erreur d’aiguillage dans le parcours balisé du visiteur ? Sur l’une des caisses cette inscription : « Musée d’art moderne – Département des Aigles. Section des Figures ». Et voilà que subitement l’espace de stockage se fait œuvre à part entière.

Marcel Broodthaers (1924-1976), certainement l’autre Marcel, dont le sens de l’humour et du décalage assumé ont toujours fait mouche, aurait-il goûté cet investissement des lieux jusque dans leurs moindres recoins, cette manière de désacraliser, en apparence seulement, la haute culture et l’objet d’art ? Il n’est qu’à voir les deux salles attenantes pour comprendre à quel point l’artiste s’est ingénié à prendre à rebours la notion de « musée », depuis sa conception même. Y est justement proposée, pour la première fois depuis 1972, une reconstitution de cette Section des Figures de son musée fictif : un colossal rassemblement d’objets et d’œuvres d’art ayant tous en commun la représentation d’un aigle. Des cinq cents numéros de l’installation originelle, près des deux tiers ont été regroupés : louable performance pour des pièces largement dispersées, dont certaines appartiennent à des musées prestigieux auxquels l’artiste n’avait pas dit qu’elles entreraient dans la composition d’une œuvre, tandis que d’autres ne sont que de « vulgaires » objets nimbés du pouvoir symbolique que leur confère leur motif. Pour certains, d’ailleurs, des cartels précisent sans nuances que « Ceci n’est pas un objet d’art », sans que cette assertion toute magrittienne ne soit en fait toujours exacte !

C’est sur ce projet du « Musée d’art moderne », recensant une douzaine d’ensembles et installations, que la Monnaie de Paris a axé sa très opportune exposition consacrée à Marcel Broodthaers. Partout l’entreprise affiche avec bonheur un attachement féroce à l’idée de mise en abyme de la hiérarchie, comme avec l’installation Projection sur caisse (1968) où les diapositives de chefs-d’œuvre de la peinture sont projetées sur une caisse en bois, quelques cartes postales de tableaux étant collées au mur.

« Un esprit “décor” »
Centrale est dans cette aventure la notion de « décor », disant toute l’ambiguïté constitutive du réel lui-même. L’exposition y revient avec la présentation de la célèbre Salle blanche (1975), véritable décor en bois, scène assumée d’un théâtre de l’art dont les composantes ne sont plus que des mots courant sur les murs – « pourcentage, clous, images, galerie, composition, châssis… » –, sans toutefois nier la nature et le potentiel des œuvres elles-mêmes. L’artiste déclara en effet, à propos de l’exposition dans laquelle cette installation avait pris place originellement : « J’ai tenté d’articuler différemment des objets et des tableaux […] pour former des salles dans un esprit “décor”. C’est-à-dire de restituer à l’objet ou à la peinture une fonction réelle. Le décor n’étant pas une fin en soi. »
S’enchaînent dans les salles de nombreuses pépites, comme la reconstitution de la Section Publicité (1972), montrée à la Documenta V de 1972 à Cassel ; celle-ci, en orchestrant la promotion de la Section des Figures, avait largement anticipé les développements à venir du marketing et de la communication. Ailleurs la Section Financière (1971) dévoile un lingot d’un kilo d’or sous vitrine, dont un contrat stipule qu’il est reproductible en payant aux ayants droit de l’artiste le double de sa valeur au cours de l’or à la date de la transaction ; manière habile là encore de prévenir la spéculation du marché en déconnectant l’œuvre d’art d’une possible embardée de la cote.

À l’heure de la spectacularisation toujours plus avancée des expositions où priment les superlatifs, revoir le « Musée d’art moderne » de Broodthaers est des plus salutaires tant l’œuvre réaffirme, à travers l’activité sans fin d’échange et d’élaboration de discours qui est la sienne, que le musée est aussi un lieu de production de lien social.

BROODTHAERS

Commissaire : Chiara Parisi, directrice de la Monnaie de Paris
Nombre d’œuvres : 12 ensembles

MARCEL BROODTHAERS. MUSÉE D’ART MODERNE – DÉPARTEMENT DES AIGLES

Jusqu’au 5 juillet, Monnaie de Paris, 11, quai de Conti, 75006 Paris, tél. 01 40 46 57 57, www.monnaiedeparis.fr, tlj 11h-19h, jeudi 11h-22h, entrée 12 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°437 du 5 juin 2015, avec le titre suivant : Au bonheur du musée

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