Samedi 16 février 2019

Architectes de l’éphémère

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1996 - 918 mots

Considérés il y a encore quelques années comme marginaux dans le montage d’une exposition, les scénographes sont maintenant pleinement associés à chaque projet d’envergure. L’heure n’est plus aux effets décoratifs, mais chaque mise en scène doit faire preuve d’originalité pour contribuer au succès.

"Il ne s’agit plus de monter et de démonter indéfiniment le même jeu de cimaises", explique Jean-Louis Martinot-Lagarde, architecte-muséographe à la Direction des Musées de France, "car les tableaux de Gauguin ne peuvent pas être expliqués avec le même point de vue que ceux de Titien", confirme Richard Peduzzi, directeur de l’École nationale supérieure des arts décoratifs. Associés dès la conception du projet, les scénographes font aujourd’hui partie intégrante de la réflexion. "Les conservateurs se rendent compte que si l’on a d’abord fait appel aux architectes ou aux décorateurs pour un simple coup de main, ils sont très vite devenus indispensables", atteste Bénédicte Boissonnas, responsable du département des Expositions à la Réunion des musées nationaux. En déchargeant les organisateurs de toute la réalisation spatiale de l’exposition – depuis l’élaboration du parcours jusqu’aux problèmes de sécurité –, ils inventent surtout, à chaque fois, un langage esthétique particulier. Alors, sans reconnaissance affichée, sans enseignement ni théorisation, ces manipulateurs d’espace expérimentent sans cesse de nouvelles structures grâce à des budgets qui monopolisent de 10 à 15 % des coûts globaux de présentation (contre 24 % en 1993 pour la Réunion des musées nationaux), s’élevant parfois jusqu’à 50 % dans le cas d’une manifestation-spectacle telle que "Il était une fois la Fête foraine", présentée en 1995 à la Grande Halle de La Villette par Raymond Sarti pour 12 millions de francs.

Rigueur ambiguë
Excepté certaines installations autour de l’art contemporain, de l’architecture ou du design, réglées, avec plus ou moins d’exubérance, par les artistes eux-mêmes – Gaetano Pesce n’hésite pas à empiler plus de 8 tonnes de ballots de tissu pour mettre en valeur ses créations dans le Forum du Centre Georges Pompidou –, les monographies classiques et les expositions thématiques associent étroitement le parti pris des commissaires et l’imagination des scénographes. Heureusement, les réductions budgétaires ainsi qu’une plus grande rigueur évitent aujourd’hui certains dérapages "hollywoodiens" qui ont pu mêler les jets d’eau aux plantes vertes et les fausses reconstitutions aux grillages de fil de fer. La tendance actuelle privilégie le geste simple et la subtilité. À l’image de la présentation de "L’œuvre gravé d’Albrecht Dürer" au Musée du Petit Palais (avril-juillet 1996), réalisée pour 2 millions de francs par Philippe Délis, les nuances colorées et le raffinement des détails sont devenus essentiels. Sans aller jusqu’aux recherches de Vincen Cornu et Benoît Crépet (Poussin, Corot, Cézanne, et Picasso à partir du 16 octobre) autour de la lumière naturelle et de la sobriété absolue des matériaux, pour "mettre en relation l’œuvre d’art et l’air ambiant, en évitant à tout prix d’offrir une vision idéale", l’heure n’est plus aux effets scéniques en carton-pâte ni à la dramatisation. Tout au plus admet-on quelques "clins d’œil", résume Jean-François Bodin qui fait construire pour "Nara" (au Grand Palais à partir du 20 septembre) des vitrines inspirées des maisons traditionnelles japonaises. Tout comme il avait imaginé pour "Les années romantiques" un accrochage serré des tableaux sur des murs tendus de tissu rouge ou vert rappelant les habitudes du XIXe siècle. Pourtant, s’il demeure évident que le comble du mauvais goût serait de "se faire mousser à côté d’un chef-d’œuvre", comme le répètent Vincen Cornu et Benoît Crépet, la demande d’originalité est toujours bien là. Sous des apparences de discrétion et de sobriété, la nouveauté reste privilégiée.

Laboratoire d’expériences
Même le Louvre, qui dispose – comme d’autres – de sa propre équipe muséographique et d’un mobilier particulier lui permettant de prendre en charge les petites expositions (autour de 300 000 francs), avoue rechercher au moins deux fois par an des scénographies extérieures. "Nous mettons nos services techniques à la disposition d’autres créateurs pour que les expositions importantes (évaluées à 1,9 million de francs) continuent à être des événements, précise Christophe Clément, architecte-muséographe du musée. Cela nous évite de nous figer dans une quelconque ligne Louvre qui risquerait de lasser le public". Encore plus déterminés, les services culturels de la nouvelle Bibliothèque nationale de France souhaitent, grâce à la scénographie, se démarquer dès le départ des lieux imposants qui les entourent. Pour l’exposition inaugurale "Tous les savoirs du Monde. Encyclopédies et Bibliothèques", prévue le 17 décembre prochain, la mise en scène sera délibérément sophistiquée. "C’est une volonté très ferme de notre part d’établir l’espace des expositions temporaires comme un temps fort au milieu du bâtiment", déclare Viviane Cabanne, responsable des expositions à la direction des Services culturels. Après de nombreuses hésitations – et le refus de neuf scénographes de n’être rémunérés que 15 000 francs pour un avant-projet sommaire (particulièrement détaillé) –, le choix s’est porté sur la proposition d’Arnaud Fougeras-Lavergnolle. Quitte à paraître paradoxal, le projet servira essentiellement à masquer les cimaises conçues par Dominique Perrault. Celles-ci – qui n’auront pourtant jamais été utilisées – seront habillées de tulle blanc pour que le visiteur ait l’impression de traverser les pages d’un livre. En plus d’un arbre véritable à l’entrée, le scénographe prévoit une cinquantaine de bornes sonores explicatives, une installation vidéo à l’entrée des douze modules chronologiques, ainsi qu’un CD-Rom consultable sur place, qui permettra de refaire la promenade par l’image. Expérimentation supplémentaire que l’on n’oserait tenter pour une muséographie permanente ou étape décisive vers l’interactivité, ce choix confirme surtout le rôle de "laboratoire" réservé à ce domaine, qui jouit actuellement en France d’une grande liberté.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°28 du 1 septembre 1996, avec le titre suivant : Architectes de l’éphémère

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