Samedi 24 février 2018

Apocalypse métaphysique

La création ultime de Chirico à la recherche d’une actualité

Le Journal des Arts

Le 22 février 2008

Les cent cinquante œuvres prêtées par la Fondation Giorgio et Isa De Chirico offrent une rétrospective des dix dernières années de création du fondateur de la peinture métaphysique. Interrogeant la peinture en tant que telle, elles rendent à Chirico une actualité insoupçonnée.

CHARLEROI ( de notre correspondant) - Il est des expositions qui valent par leur côté spectaculaire davantage que pour leur contenu. À première vue, la présente rétrospective semblerait relever de cette catégorie. Bien sûr, s’attacher à la dernière période de Chirico répond à l’impossibilité de réunir à Charleroi l’œuvre majeure peinte avant 1925. Le catalogue décrit sa réception en Belgique, essentielle par exemple à la compréhension d’un Magritte. L’exposition proposée suscite dès lors un certain scepticisme. Pourtant, force est aussi de reconnaître une réelle curiosité intellectuelle à porter au crédit de Laurent Busine, directeur du Palais des beaux-arts de Charleroi et commissaire de l’exposition. Mais que reste-t-il au terme de ce parcours ? Un Chirico finissant qui répète à l’infini les mêmes visions ? Un univers imaginaire qui prolonge, de la fin des années 1960 à 1978 (date du décès du peintre), les paysages métaphysiques conçus et construits un demi-siècle plus tôt ? Un fond d’atelier aux œuvres nombreuses et indigentes ? Tout cela en même temps, mais plus encore : une interrogation stimulante sur l’histoire de l’art perçue en termes évolutionnistes, une relation profonde au monde classique qui guide la vie d’un homme aux prises avec une mort qui s’approche, sans oublier une relecture aiguë et permanente de ce que l’homme lui-même avait créé dans sa jeunesse sans toujours en interroger les fondements, la réalité ou les conséquences.

Spectaculaire, l’exposition l’est grâce à Winston Spriet qui a offert aux œuvres un écrin mystérieux. Aux murs qui fermeraient l’espace intérieur, l’architecte a préféré des voiles qui suggèrent une plénitude transparente. À l’intérieur de ces murs de tulle, des ampoules pendent comme autant de souvenirs ou d’idées qui s’élèvent dans une brume délicate. Décoratif, l’effet rend compte d’une atmosphère qui soutient pour beaucoup la perception des œuvres. Bien sûr, celles-ci ne sont souvent que le pâle reflet de ce que Chirico avait peint entre 1909 et 1924. La mise en scène souligne ce décalage et l’irréalité de cette relation à un imaginaire passé. Chirico n’est plus le découvreur d’un classicisme nouveau, mais le disciple d’un Néoclassicisme qui ne cesse de se prolonger dans les formes comme dans les thèmes. L’écart donne son sens à ces œuvres à la facture trop lisse et à l’assurance trop nette. Quelque chose de photographique s’impose progressivement : ce que la peinture donne à voir n’est pas dans l’image, mais dans l’écart et dans le retard qu’elle enregistre avec mélancolie.

Non dénuées de charme, ces œuvres posent néanmoins problème. Elles n’appartiennent pas à l’histoire de l’art qui “oublie” Chirico dès que les surréalistes s’en sont détournés. Opéré par Laurent Busine, leur retour à l’avant-scène témoigne, au début des années 1970, d’une permanence de la figuration qui ne fera retour qu’à la fin de la décennie. Et Chirico retrouve ainsi une actualité qui lui semblait définitivement interdite avec ces objets de méditation à redécouvrir.

- GIORGIO DE CHIRICO. LES DIX DERNIÈRES ANNÉES, jusqu’au 13 mai 2001, Palais des beaux-arts de Charleroi, place du Manège, 6000 Charleroi, tlj sauf lundi, 10h-18h. Catalogue, env. 195 F ; et nouvelle édition de L’Apocalypse de saint Jean, env. 95F. Tél. 32 (0)71 30 15 97

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : Apocalypse métaphysique

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