ENTRETIEN

Anita Dube, commissaire générale de la Kochi -Muziris Biennale 2018 : « Oublier le star-system et le marché de l’art »

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 17 janvier 2019 - 381 mots

Comment vous est venue l’idée de ce thème : « Les possibilités d’une vie non alienée » ?

Lorsque j’ai appris ma nomination, je me suis souvenue du livre de Guy Debord La Société du spectacle [1967] et des avertissements de l’auteur envers un monde essentiellement médiatisé par les images. Une telle société représente, pour moi, la principale alliée du fascisme. L’hyperconnectivité culturelle nous a paradoxalement éloignés de la solidarité chaleureuse de la communauté. Ceci est flagrant chez les enfants. Nombre d’entre eux ne regardent pas ce qui les entoure et lorgnent uniquement leur smartphone ou leur tablette. Cela me choque, car je n’ai pas grandi ainsi. Nous avons abandonné nos enfants à la séduction de la technologie. Il faut les reconnecter avec la réalité. Je veux reconstruire des connexions, créer le dialogue.

L’accent est mis sur le féminisme et les femmes…

Lorsque j’étais jeune, j’ai été proche d’un groupe influent baptisé « Indian Radical Painters and Sculptors Association », plutôt marqué à gauche et progressiste. Des notions comme la libération ou l’égalité étaient courantes à l’époque. Le monde a, aujourd’hui, davantage besoin d’équité. Pour cette Biennale, j’ai eu l’opportunité de mettre l’accent sur des artistes femmes que j’apprécie beaucoup comme Marlene Dumas ou Valie Export. Certes, ce sont des femmes, mais il s’agit surtout d’œuvres qui n’ont pas été assez montrées. Je veux changer cette situation.

Que montrez-vous ?

L’art peut parfois être un langage incompréhensible, or la précédente Biennale a attiré quelque 600 000 visiteurs. Nous nous sommes évidemment posé la question du contenu. Nous n’avons pas abaissé les « standards », mais sélectionné des œuvres qui peuvent entrer en résonance avec un large public. J’ai notamment mélangé des artistes plus âgés, voire disparus, tels Priya Ravish Mehra (1961-2018) ou Sunil Janah (1918-2012), avec ceux d’aujourd’hui, afin qu’ils dialoguent ensemble.

Cette édition semble vouloir se tenir à distance du marché de l’art. Pourquoi ?

Le marché de l’art a fini par ne regarder les œuvres que d’un point de vue financier. Pour certains collectionneurs, l’art n’est qu’un produit comme un autre. Je veux, ici, oublier le star-system et le marché de l’art. Montrer, entre autres, ce qui est à la marge, certains artistes qui n’ont pas eu d’emblée accès à la culture ou qui ont longtemps été ignorés par une critique bien-pensante, restée largement élitiste.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°515 du 18 janvier 2019, avec le titre suivant : Anita Dube, commissaire générale de la Kochi -Muziris Biennale 2018 : « Oublier le star-system et le marché de l’art »

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