Mardi 29 septembre 2020

Paroles d’artiste

Amar Kanwar : « Mes œuvres, une tentative de comprendre la violence »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 30 août 2016 - 742 mots

Les films et installations de l’artiste indien Amar Kanwar relatent les heures sombres de son pays au Frac des Pays de la Loire, à Carquefou.

Au Frac [Fonds régional d’art contemporain] des Pays de la Loire, l’artiste indien Amar Kanwar (né en 1964) présente une installation relative à la dictature et à la résistance en Birmanie (The Torn First Pages, 2004-2008), ainsi que le film A Season Outside (1997), qui traite de la frontière entre l’Inde et le Pakistan.

Diriez-vous que le film A Season Outside est une tentative, relativement à la frontière entre l’Inde et le Pakistan, de comprendre l’histoire de la violence et ce qui la nourrit ?
Oui. J’ai grandi avec l’histoire de cette partition et de la folie qui l’entoure car ma famille s’est retrouvée sur la partie pakistanaise du Pendjab. Comme nous étions hindous, nous avons dû partir, et en quelques mois nous sommes devenus des réfugiés. Mais j’ai également vu cela se répéter encore et encore, de différentes manières. À un certain moment, je sentais donc que l’étudier d’un point de vue seulement historique ne suffisait pas, il y avait besoin de l’étudier aussi psychologiquement, personnellement… Il s’agit donc d’une certaine façon d’une tentative de comprendre la violence et savoir comment y répondre.

Vous prononcez cette phrase dans le film : « Essayer de comprendre la dynamique des divisions. » Comment voyez-vous cela aujourd’hui ?

D’une certaine manière il ne m’était pas possible de faire ce film si je n’avais pas résolu certaines questions pour moi-même, et pas seulement à propos de ma famille. J’avais des amis qui sont devenus violents, qui ont été victimes ou sont devenus militants, qui ont choisi de devenir violents, pas seulement psychologiquement mais aussi politiquement, et aussi des amis qui sont allés en prison parce qu’ils étaient violents. Il m’était donc nécessaire d’être capable de comprendre cela. Il y a eu pour moi plusieurs manières de comprendre les divisions. Cela tient plus au fait de savoir comment vous percevez la vie, car c’est cyclique et répétitif, cela peut se réincarner de manière totalement différente. S’il y a de la violence, c’est que la violence est acceptable, et la violence se réincarne et réapparaît de différentes manières, avec différents arguments et différentes significations. Il est donc nécessaire de comprendre vraiment la violence et les divisions, et d’œuvrer pour supprimer la violence plutôt que de prévenir les divisions, car les divisions seront toujours là.

Il y a une certaine dimension folklorique dans les traditions montrées dans ce film, y compris dans le comportement des militaires, leurs mouvements, etc. Que montre ce folklore ?
Il montre beaucoup de choses. À propos des militaires, il montre que nous sommes incapables de traiter avec la violence, et qu’il devient nécessaire pour nous de faire semblant de combattre, même si nous ne pouvons pas combattre ; et, au-delà, nous ne pouvons parfois même pas voir que nous faisons semblant de combattre. Dans ce sens je pense que c’est très révélateur de la limitation de l’esprit.

Diriez-vous que ce film pose la question de la dignité ?

La clef de tout est peut-être la question de la dignité et du respect, de la capacité de tout respecter : un vivant, un mort, un humain, un « pas humain »… Je ne pense pas que vous puissiez aller vers une position de respect si vous ne pouvez pas aller vers une position de compassion, celles-ci sont liées. Le respect est la clef pour être capable de répondre à la violence. C’est en outre une question fondamentale depuis une position gandhienne : Gandhi respectait aussi les ennemis et les opposants.

D’une manière générale, tentez-vous de lier dans votre œuvre la politique, l’activisme et le poétique ?

Je dirais que si vous décidez de faire quelque chose, le plus souvent vous ne pouvez pas le faire. Donc si vous décidez d’être poétique, il s’agit de la décision d’être poétique plutôt que d’être vraiment poétique. Je ne prends pas ce genre de décision concernant le fait de combiner activisme et poésie, je ne pense pas comme ça.
Si je suis perturbé par quelque chose, je dois répondre à cette perturbation et la comprendre et j’essaye de trouver une voie pour cela. Peut-être est-ce esthétiquement, politiquement, ou de tout autre manière. C’est ce que je mets en avant, sous des formes différentes. Si vous regardez mes œuvres, vous voyez quels sont les dilemmes qui s’y posent et comment j’ai tenté de les résoudre. Peut-être en ressort-il une relation entre politique et poésie, mais ce n’est pas une décision.

AMAR KANWAR

jusqu’au 16 octobre, Frac des Pays de la Loire, La Fleuriaye, boulevard Ampère, 44470 Carquefou, tél. 02 28 01 50 00, www.fracdespaysdelaloire.com, tlj sauf lundi-mardi 14h-18h, entrée libre.

Légende Photo :
Vue de l'exposition d'Amar Kanwar au Frac des Pays de la Loire, Carquefou. © Photo : Marc Domage.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°462 du 2 septembre 2016, avec le titre suivant : Amar Kanwar : « Mes œuvres, une tentative de comprendre la violence »

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