Alechinsky : le « pinceau en état de rêverie »

L'ŒIL

Le 1 juillet 2004

Une cinquième donation de dessins d’Alechinsky est récemment venue enrichir le fonds conservé par le cabinet d’Art graphique du Musée national d’art moderne, Centre Pompidou. Ce fonds réunit aujourd’hui une centaine d’œuvres sur papier, datées de 1952 à nos jours, dont une sélection est présentée cet été à la galerie d’Art graphique. L’ensemble proposé rend compte des techniques et des matériaux qu’utilise Alechinsky – encre de Chine, lavis d’encre, aquarelle, acrylique, estampage et empreinte – et de ses supports d’élection que sont les papiers précieux et anciens (Chine, Japon, vergé ancien), ou ces « papiers trouvés » (cartes géographiques, plans, actes notariés, vieilles factures) sur les éléments graphiques desquels il s’appuie pour créer des images-signes d’une vitalité jaillissante. Le « pinceau en état de rêverie » tenu verticalement par rapport au papier – comme le veut la tradition extrême-orientale à laquelle son ami le peintre chinois Wallace Ting l’avait initié en 1954 –, l’encre diluée savamment, la tension entière du corps libérée dans le geste de la main (la gauche, la bonne, pour ce gaucher contrarié qu’est Alechinsky), donnent naissance à un univers immédiatement reconnaissable d’images et de formes primordiales – serpents, volcan, pelures d’oranges, mers démontées… – et aux métamorphoses complexes et fluides d’une réalité qu’il ne s’agit jamais de transcrire mais de laisser surgir, dans sa vitalité et ses fourmillements. Le dessin, pour Alechinsky, est une « pensée en acte » (Yves Bonnefoy). Il tient de la calligraphie, du signe, d’un « caprice » qui se nourrirait de hasard, de rencontres et d’inconscient. Écriture et peinture sont indissociables dans son œuvre, elles s’informent l’une l’autre, s’interpénètrent – des dessins-mots réalisés avec son ami le poète Christian Dotremont (rencontré en 1949) aux dessins-logogrammes poursuivis avec ce même ami de toute une vie, en 1972, jusqu’aux « remarques marginales » dessinées au pourtour des peintures à partir de la toile Central Park de 1965, en passant par le recueil Idéotraces publié en 1966 et à sa collaboration, en 1967, avec soixante et un « titreurs d’élite » (le titre, chez le peintre, étant toujours choisi après-coup, suscité par l’œuvre même). Cette coïncidence, ou plutôt cette compénétration de l’écriture et de la peinture, apparaît de façon exemplaire dans un très bel ouvrage, irradié d’intelligence et d’amitié, paru en juin au Mercure de France, intitulé Des deux mains (28,50 euros).

« Pierre Alechinsky, au pays de l’Encre », PARIS, Centre Pompidou, galerie d’Art graphique, niveau 4, IVe, tél. 01 44 78 12 33, 30 juin-27 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Alechinsky : le « pinceau en état de rêverie »

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