Collection permanente

Accrochage anglais

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 23 août 2007

La Tate Modern renouvelle la présentation de son fonds dans un parcours peu avare en surprises.

LONDRES - L’accrochage initial des collections de la Tate Modern, à Londres, en 2000, avait alimenté les commentaires, et à raison. Le parti pris anhistorique et les associations proposées alors signaient une rupture avec l’esprit de chronologie qui prévaut dans les grandes collections historiques. On attendait donc du nouvel accrochage du musée qu’il confirme une manière propre à la Tate de donner à voir le XXe siècle, en accord avec la nature même des collections, comportant des chefs-d’œuvre majeurs, mais aussi des manques importants. La réponse de l’équipe de conservation est déconcertante et laisse parfois le visiteur perplexe, en tentant de faire se rejoindre un découpage très « historien », et affiché comme tel, et des ensembles monographiques contemporains. En effet, les murs des espaces de circulation entre les étages sont recouverts, ici d’une chronologie générale, là de signatures et de mots-clefs de l’esprit de la modernité.

Flux, gestes, idée
Entre bombages et collection d’autographes, ces mots viennent à l’appui des quatre têtes de chapitre qui construisent le parcours : « States of Flux [Fluctuations continuelles] (cubisme, futurisme, Vorticisme) » ; « Poésie et rêve (surréalisme et au-delà) » ; « Material Gestures [Gestes matériels] (nouvelles peinture sculpture, 1945-1960) » ; « Idée et objet (autour du minimalisme) ». Ce découpage, qui correspond aussi aux quatre demi-étages dévolus à la collection, combine le thématique et l’historique. Il ouvre à autant de parcours qui, une fois passé les salles à double exergue, se nouent autour de galeries historiques assez déclaratives (et parfois profuses) puis se détendent vers des salles thématiques, monographiques, jusqu’au contemporain, ces derniers espaces étant soumis à un renouvellement annuel. On ne se plaindra pas de la liberté d’organisation par rapport aux schémas du savoir érudit de l’art, mais les voisinages, mises en relation (conçues ou plus accidentelles) et autres raccourcis laissent souvent rêveur… Au visiteur de tracer ou de dénouer les liens proposés, que des panneaux à l’entrée des salles et des cartels parfois développés sur les œuvres ou les artistes viennent appuyer.

La salle Richard Hamilton vaut le voyage
Les associations sont de nature très diverses. Elles paraissent relever d’analogies superficielles (Agnes Martin et Frank Stella sont-ils juxtaposés pour autre chose que leurs tracés linéaires ?), en raison tantôt d’oppositions massives et réductrices (figures masculines de Francis Bacon et signes du féminin de Louise Bourgeois), tantôt de généalogies formelles (Monet et l’expressionnisme abstrait). Une salle réunit des peintures sous le seul signe de leur contemporanéité ; une autre rapproche, au titre du geste dans la matière, des univers bien différents (Jean Dubuffet, Lucio Fontana, Hermann Nitsch – Alberto Giacometti non loin…). Bref, les salles d’articulation historique ont un peu de mal à tenir leur promesse, malgré la présence de pièces majeures dans le siècle, ainsi chez les surréalistes, Rothko ou les grands Anglais (Jacob Epstein, Paul Nash, Eileen Agar, Wyndham Lewis). Ces derniers, en dépit ici d’effets d’accumulation un peu fatigants, manquent parfois aux collections continentales. Les salles confrontant deux pièces sont assez stimulantes (Boccioni-Lichtenstein, Kapoor-Newman, plus que De Chirico-Kounellis ou Andre-Creed). Mais les effets de montage les plus déconcertants concernent les ensembles de dix à quinze salles, dont les liens aux thèmes historiques ne sont pas toujours convaincants, indépendamment là encore de la qualité des œuvres. Le film de Carolee Schneeman (Meat Joy) apparaît au détour de « Material Gestures », comme le cabinet de Tacita Dean (craie sur tableaux) ; l’ensemble Twombly (Les Quatre Saisons, 1993-1994) est associé au dynamisme (peut-être à cause de la double hauteur de sa salle ?) comme le pop. On notera cependant la grande pièce de Christian Marclay (Video Quartet, 2002, partition sonore à partir d’extraits de films très enthousiasmante) et la salle consacrée à Richard Hamilton : elle vaudrait à elle seule le voyage. La bonne dizaine de peintures datées entre 1950 et 1969 qu’elle réunit donnent une autre dimension au personnage, trop souvent réduit au pop anglais. On attend décidément sa rétrospective en France…
Entre les ensembles forts et les pièces majeures, les axes de la présentation auront bientôt été oubliés, et c’est tant mieux. Malgré la densité de l’accrochage et quelques maladresses (ainsi le bureau d’Artschwager entouré d’une cordelette), le parcours offre des perspectives étonnantes, faisant fi d’un ordonnancement à la française pour préférer le foisonnement à surprises du jardin… anglais. Accordons que la visite de la Tate, complétée par un passage dans une sélection d’acquisitions nouvelles (depuis 2000), et avec les respirations que donne le bâtiment, reste un événement pour l’amateur.

UBS OPENINGS : TATE MODERN COLLECTION

Tate Modern, Bankside, Londres, tél. 44 20 7887 8888/8008, du jeudi au dimanche 10h-18h, vendredi-samedi 10h-22h, www.tate.org.uk/modern

TATE MODERN COLLECTION

- Œuvres : 47 % d’entre elles, sont exposées pour la première fois à la Tate ; 27 % ont été acquises depuis 2000, date de l’ouverture de la Tate Modern - Surface d’exposition pour les collections : 5 390 m2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°239 du 9 juin 2006, avec le titre suivant : Accrochage anglais

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