7 clefs pour comprendre les objets surréalistes

Par Lina Mistretta · L'ŒIL

Le 14 février 2011 - 1321 mots

Pour le poète André Breton, l’objet fabriqué à partir des rêves serait la quintessence même de la théorie surréaliste. À Francfort, une exposition revisite l’histoire du surréalisme à travers les objets qu’il a produits.

1 - Le (trop) piquant nihilisme de l’ancêtre Dada
Historiquement, le surréalisme se développe à partir de 1924, dominé par la personnalité charismatique d’André Breton. Le premier Manifeste du surréalisme, dans lequel le poète définit les lignes de forces du mouvement, lui donne sa substance et contribue à son essor. Le groupe se forme à partir de l’esprit de révolte né de la guerre qui caractérise les avant-gardes européennes des années 1920 dont Dada est le fer de lance. Les surréalistes partagent avec Dada le refus des valeurs de la société bourgeoise et le goût de l’inconnu.  Séduit, Breton s’associe durant un temps à Dada, mais la position radicalement nihiliste du groupe, son agressivité vis-à-vis de l’art lui fait prendre ses distances. En 1924, alors que Dada disparaît de la scène historique, Breton annonce l’existence officielle de son propre mouvement. Il apparaît d’abord sous une forme littéraire, puis il s’étend rapidement à la photographie, au cinéma et aux arts plastiques par l’adhésion d’artistes étrangers venus s’installer à Paris, mais surtout par la multiplicité des goûts de Breton qui lui permet d’apprécier à la fois Duchamp, Picasso, Ernst, Miró, Arp, De Chirico, Magritte, Man Ray, Masson, Tanguy…


2 - La « surréalité »  de l’objet surréaliste
Dans son premier Manifeste de 1924 Breton déclare : « Je crois à la révolution profonde de ces deux états que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité si l’on peut dire », et ajoute : « L’image est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison, mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte, plus elle aura de puissance émotive…» 
La surréalité serait donc le rapport dans lequel l’esprit englobe les notions. L’objet réel change de nature dès lors qu’il est intégré à une œuvre d’art. Son apparence a beau demeurer la même, il fait désormais partie intégrante d’une « œuvre de l’esprit ». L’œuvre surréaliste n’est donc pas une représentation du réel, mais une prise sur le réel.


3 - L’art de la combinaison onirique et poétique
André Breton dans son Discours sur le peu de réalité propose de fabriquer certains objets « qu’on n’approche qu’en rêve ». C’est la forme d’art qui dominera la production des surréalistes durant les années 1930 et 1940. Dans le numéro spécial des Cahiers d’Art consacré à l’objet, Breton le définit comme « la quintessence de la théorie surréaliste ». Ce sont des objets d’origines diverses, combinés et transformés, trouvés et travaillés. Désignés pour leur charge émotive, ils ouvrent aux artistes un large spectre d’approches artistiques, attitudes, associations… ainsi détournés de leur fonction initiale, ils deviennent des objets oniriques, symboliques, énigmatiques, humoristiques, érotiques, objets virtuels et réels, objets mobiles, mais fantômes… ils sont la suite logique des ready made et ready made aidés de Marcel Duchamp que Breton désigne comme les « premiers objets surréalistes ».  Avec l’arrivée de Dalí, le groupe se dote d’un nouveau moyen d’expression : « L’objet irrationnel à fonctionnement symbolique » qu’il décrit comme « absolument inutile, tant au point de vue pratique que rationnel… »


4 - Associations de biens faiseurs
Toujours en quête d’inattendu, de fantastique, c’est sans doute dans la recherche d’associations que l’on peut le mieux définir le surréalisme : associations de différentes disciplines, associations d’images ou associations d’objets. Pour ce qui est de l’objet précisément, l’idée repose sur des principes de rapprochement d’objets dissemblables qui, par là, échappent à leur banalité et regagnent un pouvoir d’étonnement, voire de fascination. L’objet imaginé par Victor Brauner est à ce titre exemplaire de la notion d’associations discordantes propre au surréalisme : le Loup-table métamorphose un objet familier à connotation conviviale, la table, en un animal agressif et menaçant.  Le surréalisme dalinien se définit, quant à lui, par des associations et interprétations d’images délirantes et stupéfiantes, révélatrices de fantasmes. Avec son Téléphone-homard ou Téléphone aphrodisiaque, il pousse à son paroxysme l’interférence entre réalité et inconscient : l’objet représente un crustacé aux pinces menaçantes qui rougeoient sur l’écouteur d’un téléphone, vision pour le moins fantasque qui stimule l’imagination.


5 - Sigmund Freud et  la toute-puissance du rêve
Breton accorde une importance capitale au rêve. Son premier Manifeste souligne à l’envi les principes freudiens : les rêves accèdent au plus profond de notre inconscient et nous renseignent sur nous-mêmes, ils sont « le symbole des désirs inconscients et peuvent nous aider à résoudre les questions fondamentales de la vie ». Les artistes surréalistes s’attachent à exprimer tout ce qui est du ressort du rêve, du pulsionnel, de l’instinct. Afin de reproduire les mécanismes de " libération du désir" ils tentent de nombreuses expériences, parfois dangereuses, utilisent des techniques spécifiques visant à réduire le rôle de la conscience et l’intervention de la volonté. La peinture métaphysique de Giorgio De Chirico est fondatrice de l’esthétique surréaliste.


6 - De l’écriture automatique  à la paranoïa-critique de Dalí
Le poète André Breton définit l’automatisme comme le propos central du mouvement, son idée génératrice : l’« automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée… » En d’autres termes, l’écriture automatique consiste à écrire sans réfléchir, l’inconscient devant guider la main de l’auteur.  Dalí trouve les travaux surréalistes trop limités et va plus loin dans l’introspection. De ses recherches résulte une méthode « spontanée de connaissance irrationnelle » permettant d’ouvrir son esprit aux choses de l’inconscient à travers l’utilisation du caractère paranoïaque présent en chacun de nous, en l’espèce la méthode paranoïa-critique. En d’autres termes, la retranscription des fantasmes. Sa théorie s’applique indifféremment à la peinture, à la sculpture et à la construction ou d’objets surréalistes. La Vénus de Milo aux tiroirs reprend deux symboles récurrents chez Dalí, le corps humain représenté par Vénus et les tiroirs, métaphore des profondeurs secrètes du psychisme.


7 - L’inquiétante étrangeté d’un « objet inanimé »
Un concept supplémentaire à l’édifice théorique de la psychanalyse freudienne ! L’inquiétante étrangeté est l’effroi qui se rattache aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières qui, dans certaines conditions, deviennent inquiétantes. L’inquiétante étrangeté se constituerait lorsque les complexes refoulés de l’enfance sont ranimés.  Parmi tous les surréalistes, Magritte excelle dans le rendu de l’inquiétante étrangeté et en a utilisé tous les ressorts. Avec ses variations sur le thème de la poupée articulée, l’œuvre de Bellmer est au cœur du concept freudien, il se décrit comme « le doute suscité par un objet apparemment animé dont on se demande s’il s’agit d’un être vivant ou un objet sans vie dont on se demande s’il ne pourrait pas s’animer »… C’est après avoir assisté à une représentation d’Hoffman où figure la célèbre poupée Olympia que Bellmer travaillera sur ce thème. En 1936 les photos de ses poupées, mélange « d’effroi et de fascination, de cauchemar et de jeu », paraissent dans la revue surréaliste Le Minotaure.

Autour de l’exposition

Infos pratiques. « Objets surréalistes. Œuvres en trois dimensions de Dalí­ à Man Ray », jusqu’au 29 mai 2011. Schirn Kunsthalle, Francfort. Du mardi au dimanche de 10 h à 19 h. Mercredi et jeudi jusqu’à 22 h. Fermé le lundi. Tarifs : 7 et 9 euros. www.schirn.de

Le surréalisme ne meurt jamais. Le mouvement continue de fasciner. La preuve, en 2011, avec l’exposition « Magritte » à la Tate Liverpool qui se poursuivra à Vienne. À noter également « Alice au Pays des Merveilles » (Tate Liverpool), qui rassemblera nombre de surréalistes, et l’expo de la photographe Claude Cahun au Jeu de Paume. Quant à la Fondation Beyeler à Bâle, elle s’intéressera bientôt à « Dalí­, Ernst, Miró ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°633 du 1 mars 2011, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre les objets surréalistes

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