Vendredi 4 décembre 2020

Art contemporain

Wang Keping : « Je ne fais pas un art chinois ! »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 26 novembre 2020 - 916 mots

MASSIGNAC

Invité à réaliser une œuvre pérenne pour le Domaine des étangs, en Charente, l’artiste, né à Beijing en 1949, a sculpté la figure d’une femme totémique dans l’imposant tronc d’un chêne condamné du domaine. Une première pour cet artiste installé en France depuis 1984.

Wang Keping, La Vénus de l’Étang, 2020, Domaine des Etangs - Courtesy Wang Keping, Collection Dragonfly et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles. Photographie Aline Wang
Wang Keping, La Vénus de l’Étang, 2020, Domaine des Étangs.
© Aline Wang
Courtesy Wang Keping, Collection Dragonfly et Galerie Nathalie Obadia, Paris / Bruxelles.
Dans votre processus de travail, c’est toujours la forme du bois brut qui vous inspire celle de votre sculpture : une femme, un oiseau, etc. D’où cette démarche vous vient-elle ?

J’ai commencé la sculpture en 1978 sans avoir suivi de cours dans une école d’art. Je n’ai donc pas subi d’influences. Dès le début, j’ai travaillé comme cela, en regardant la forme que le morceau de bois me proposait. Je ne suis jamais certain de réussir une œuvre lorsque je commence à travailler. Il y a toujours une part d’inconnu, de hasard et, pour le Domaine des Étangs, de challenge aussi, même si, après quarante ans de travail, je vois désormais mieux où je vais.

Votre approche de la sculpture est-elle liée à une quelconque philosophie de la nature ?

C’est ce que pensent parfois les Occidentaux. Je pense plutôt que c’est une particularité de mon art. Les gens établissent une relation avec le taoïsme. Il est possible que cette culture soit dans mon sang, mais je ne suis pas un artiste taoïste et je ne souhaite pas que cette vision ressorte de mes sculptures. Je suis un artiste chinois, mais je ne fais pas un art chinois !

Quand avez-vous décidé de travailler ainsi ?

Quand j’ai commencé la sculpture, je ne réfléchissais pas aux sujets de mes œuvres. C’est une fois arrivé en France, dans les années 1980, que je me suis mis à parcourir les musées et à voyager aux États-Unis avec mon ami Ai Weiwei, que j’y ai réfléchi. Auparavant, en Chine, nous n’avions pas connaissance de l’art occidental. D’ailleurs, quand nous l’avons découvert, beaucoup de mes amis artistes se sont trouvés découragés, voyant que beaucoup de choses avaient été déjà inventées. Pour beaucoup, deux voies se sont ouvertes : la voie occidentale ou l’art chinois, teinté d’exotisme et de chinoiseries. Je n’ai suivi ni l’une ni l’autre de ces voies. La découverte des artistes occidentaux m’a plutôt conforté dans la voie que je venais d’ouvrir…

Aviez-vous connaissance en Chine du travail des modernistes Brancusi ou Zadkine, dans la lignée desquels votre travail s’inscrit ?

Je ne les connaissais pas, mais je les ai tout de suite trouvés formidables, surtout Brancusi. Leur voie était toutefois différente, ce qui m’a permis de poursuivre la mienne ; une voie difficile, car les curateurs, les conservateurs et les critiques d’art ne savaient pas dans quelle case me ranger. Les installations étaient dominantes à l’époque – pour beaucoup d’entre elles, je pensais qu’elles ne resteraient pas dans l’histoire –, mais peu de sculpteurs purs travaillaient, comme moi, la ronde-bosse.

Cela ne vous a pas découragé de continuer…

Non, c’étaient des idiots ! En Chine, un proverbe dit que les choses légères flottent à la surface de l’eau ; les choses lourdes, elles, restent au fond. J’ai l’impression que davantage de personnes apprécient mon travail aujourd’hui. Le regard change.

Au Domaine des étangs, à l’invitation de la collectionneuse Garance Primat, c’est la première fois que vous choisissez un arbre encore planté, parmi ceux condamnés du domaine, avant de réaliser une sculpture. Cela a-t-il changé quelque chose à votre processus de création ?

Je me suis senti dans la position de l’étudiant passant un examen, ouvrant son enveloppe et découvrant son sujet avant de devoir y répondre. J’étais anxieux et, en même temps, excité. Habituellement, lorsque je choisis un tronc d’arbre, le bois est déjà coupé ; les bûcherons ont déjà taillé les branches et supprimé beaucoup de possibilités de formes. De pouvoir choisir l’arbre m’a ouvert cette fois tellement de possibilités…

Quels bois préférez-vous ?

Je choisis toujours le bois dont personne ne veut. Je ne désire pas travailler un tronc parfaitement droit, mais, au contraire, avec des branches, des nœuds, etc. La partie qui m’intéresse le plus dans un tronc d’arbre est la surbille, cette partie très dure [située entre la couronne et la fourche d’un tronc, ndlr] que l’on ne conserve jamais car très difficile à usiner et trop branchue. Moi, c’est la partie qui m’intéresse le plus.

C’est votre premier travail de commande…

Je n’ai rien contre le travail de commande, mais je n’en ai jamais réalisé avant, en effet. C’est un risque pour le commanditaire, qui ne sait ni à quoi ressemblera l’œuvre, ni si elle lui plaira, ni même si elle sera bonne. Garance Primat connaît mon travail, elle le collectionne déjà. Elle a donc pris ce risque et m’a donné cette chance.

L’œuvre réalisée pour le Domaine des étangs représente le corps d’une femme. Ce sujet est-il encore un enjeu pour la sculpture du XXIe siècle ?

J’aime le corps humain. J’aime « sculpter » la chair. Si le processus d’abstraction a déjà commencé dans mes sculptures, le corps est toujours là. Pour moi, c’est le sujet même de l’histoire de la sculpture.

La beauté est-elle importante dans votre travail ?

Ce n’est pas le seul critère, mais c’est un critère important. Sachant que « beau » ne signifie pas « joli ». Ce n’est pas parce qu’une œuvre brille et qu’elle a de jolies couleurs qu’elle est « belle »…

Quel est votre relation à l’arbre ?

Toute ma vie, tout mon travail reposent sur lui. Ma dépendance à l’arbre est vitale. J’en plante d’ailleurs beaucoup. Il paraît que j’ai la main verte.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°738 du 1 novembre 2020, avec le titre suivant : Wang Keping : « Je ne fais pas un art chinois ! »

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