Jeudi 13 décembre 2018

Univers

Un monde à Parr

Le photographe confronte au Jeu de paume ses œuvres à sa collection

Le Journal des Arts

Le 7 juillet 2009 - 683 mots

PARIS - Des cartes postales, des vintages du monde entier, des livres de photo, des objets qui vont d’un tapis de prière « 11-Septembre » à un paquet de chips géant : habitée par un collectionneur compulsif, la « Planète Parr » qui se visite au Jeu de paume-site Concorde, à Paris, dévoile l’univers en expansion du photographe britannique Martin Parr.

Opportunément, les photographies de « Small World » (1987-1994), sa série-culte raillant le tourisme de masse, sont installées dans le jardin des Tuileries. Cette exposition, à l’initiative de la Haus der Kunst à Munich, est augmentée de la récente série « Luxury », une satire du monde du luxe dans laquelle le membre de l’agence Magnum interroge son époque.

Symboles photogéniques
« Je suis né collectionneur », affirme Martin Parr, qui voit dans son métier un art de la collection car « tout photographe accumule des images catégorisées qui ordonnent le chaos de notre monde ». La scénographie sobre déjoue le piège de la surenchère dans l’excentricité. D’entrée de jeu, les objets-souvenirs les plus triviaux de la campagne présidentielle de Barack Obama – une tong, un slip à l’effigie du candidat – ironisent sur l’Histoire. « Ce président passera-t-il à la postérité comme un héros ou un scélérat ? », conjecture Martin Parr. Sans transition, des séries de cartes postales datées, à l’image des « boring postcards » (cartes postales ennuyeuses) illustrées d’autoroutes ou d’immeubles préfabriqués, représentent une forme de diffusion bon marché du reportage. Au cœur du dispositif, une sélection de 130 clichés donne la primauté à la photographie documentaire britannique à travers une pléiade d’auteurs reconnus où figurent Chris Killip, John Davies, Richard Billingham ou Paul Graham. « Subjective, directe, personnelle, jamais [la photo documentaire] n’avait été montrée comme un ensemble en France », argue le collectionneur dont l’œuvre – « Bad Weather » (1982), « Think of England » (2000) – a puisé dans l’humour singulier du maître du genre Tony Ray-Jones moquant les manies des Britanniques dans les années 1960. Cette section, élargie aux noms signifiants de la photo mondiale (Henri Cartier-Bresson, Luigi Ghirri, Jim Goldberg) et à la jeune scène japonaise (Rinko Kawauchi, Kohei Yoshiyuki) ou hollandaise (Hans Eijkelboom), met en évidence les emprunts – technique du flash combinée à la lumière naturelle, couleurs criardes, scènes de foules – comme les influences de Lee Friedlander ou Gary Winogrand. Dispersés dans les salles, des livres de photo aussi essentiels que The Americans de Robert Frank (le point de départ de la collection de près de 8 000 livres de Martin Parr, lui-même auteur de trente ouvrages) soulignent l’apport de l’édition à l’histoire de la photographie. Ces « collectors » répertoriés dans son ouvrage de référence Photobooks. A History (1) sont mis en regard de maquettes de projets contemporains.
Sans référence au kitsch (jugé « trop simpliste ») ni au pop art, un bric-à-brac d’objets éphémères mis au rebut de l’histoire opère des rapprochements critiques : des porcelaines caricaturales à l’effigie de Margaret Thatcher sont confrontées à des assiettes représentant des mineurs en grève ; un vase soviétique à la gloire du pionnier de l’espace Youri Gagarine et une tasse commémorant la mission américaine « Apollo » se télescopent. Les paquets de chips aux portraits du groupe pop « Spice Girls » stigmatisent quant à eux la culture de masse.
Ces objets qui font sens eu égard au documentaire social révèlent en Martin Parr le « concerned photographer » (photographe concerné) dans la mouvance de Cornell Capa dénonçant les réalités de son temps. Sa série « Luxury » (2004-2008) conclut l’exposition. Oxymoron photographique, ce cruel divertissement scrute la jet-set, du « Prix de l’Arc de Triomphe » à la foire d’art de Dubaï (Émirats arabes unis). Sa représentation de la richesse se cantonne aux clichés du champagne, des fourrures ou du cigare. « Ces symboles traditionnels, photogéniques, sont le moyen d’accès le plus facile à cet univers. Dans le contexte actuel, ils se lisent comme une épitaphe », défend Martin Parr. Selon ses vœux, sa nébuleuse collection d’images devrait trouver refuge dans une institution anglaise.

(1) éd. Phaidon, 2004, 2006.

PLANÈTE PARR

Exposition organisée par la Haus der Kunst (Munich) en collaboration avec le Jeu de paume
Commissaire de l’exposition : Thomas Weski

PLANÈTE PARR. LA COLLECTION MARTIN PARR, jusqu’au 27 septembre, Jeu de paume, 1 place de la Concorde, 75008 Paris, tél. 01 47 03 12 50, du mercredi au vendredi 12h-19h, samedi et dimanche 10h-19h, www.jeudepaume.org. Coffret Le monde de Martin (cartes postales et objets), deux tomes, éd. Textuel, 95 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Un monde à Parr

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