Mercredi 13 novembre 2019

Prix

Turner Prize vs prix Marcel Duchamp

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 12 février 2013 - 1522 mots

LONDRES / PARIS

Les artistes récompensés par les deux prix européens affichent un profil similaire. Mais le rayonnement des lauréats du prix Marcel Duchamp, mesuré selon Artfacts, est meilleur que celui des artistes du Turner Prize.

L’ancienneté ne confère pas nécessairement un avantage. Le prix Marcel Duchamp a été créé en 2001 par l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), bien après son cousin d’outre-Manche, le Turner Prize, dont il s’inspire, organisé depuis 1984 par une institution publique, la Tate Britain. À première vue, les deux distinctions affichent des caractéristiques similaires.

Alors que le Turner Prize indique une limite d’âge pour ses lauréats (50 ans), le prix Marcel Duchamp n’évoque rien de tel. On observe pourtant une moyenne d’âge quasi identique (39 ans pour le Turner Prize, 38,5 ans pour le prix Marcel Duchamp) et une distribution des âges assez similaire dans les deux cas : entre 30 et 49 ans pour le Turner Prize (avec une tendance à consacrer des artistes plus âgés sur la seconde moitié de période), entre 30 ans (Cyprien Gaillard) et 45 ans (Philippe Mayaux) pour le prix français. Ce trait facilite la comparaison entre les parcours des lauréats de chacun des deux prix.La part des femmes également est identique : elles sont trois seulement sur douze lauréats (Dominique Gonzalez-Foerster en 2002, Carole Benzaken en 2004 et Tatiana Trouvé en 2007 pour la France), soit 25 % de femmes, proportion que l’on retrouve dans la plupart des palmarès réputationnels.

À considérer les médiums enfin, les deux prix ont récompensé les différentes pratiques dans des proportions très proches de 2001 à nos jours. L’installation constitue le médium de prédilection pour l’un et l’autre, devant la peinture qui devance elle-même un ensemble plus éclaté.

Turner : un bénéfice plus limité que son prestige
Malgré ces caractéristiques similaires, le Turner Prize ne qualifie pas autant qu’on pourrait l’imaginer. Ainsi, en étudiant le rang moyen, en 2012, dans le classement « Artfacts » (1), des artistes précédemment réccompensés par le Turner Prize depuis 2001, une première surprise se fait jour. Cette position n’est que la… 1 102e ! Si Simon Starling, couronné en 2005, occupe une très honorable 206e position et Martin Creed, honoré en 2001, la 211e place, Elizabeth Price, lauréate en 2012, n’est que 3 397e. Même à supposer que cette artiste n’ait pas pleinement capitalisé encore sur son titre, Richard Wright (choisi en 2009) n’émarge pour sa part qu’à la 2 781e place et Tomma Abts (en 2006) à la 1 970e place ! Pour corriger les effets des positions extrêmes qui pèsent sur la moyenne, on peut calculer le rang médian des lauréats, qui se situe… à la 615e position. Là encore, les effets du Turner Prize apparaissent modestes ; ce prix ne fait clairement pas exploser les carrières artistiques et rejoindre les plus hautes places des palmarès de réputation. Ce constat est également vrai pour la période antérieure, de 1984 à 2000. Certes le rang médian des artistes – 251  – est alors nettement plus élevé, mais le rang moyen est faible également, se situant à la 891e place seulement.

Il convient toutefois de moduler le constat précédent d’assez faible « rendement » du Turner Prize, plus limité que son prestige propre, en notant que, sur la période 2001-2012, le rang moyen actuel Artfacts des artistes qui ont été seulement nommés – 1 336 – est plus faible que celui des lauréats (1 102). Que cet écart soit dû à la qualité objective du travail des uns et des autres ou au signal associé à l’attribution du prix, cela reste impossible à trancher.

On peut également examiner si, au regard du succès actuel des uns et des autres, le jury a généralement « choisi le bon candidat » parmi les nommés, en examinant le classement actuel du gagnant et des trois perdants pour chaque édition du prix. À sept reprises, le jury a couronné l’artiste qui, en 2013, apparaît le plus en vue. C’est dire aussi qu’il s’est « trompé » à cinq reprises, l’un ou plusieurs des nommés figurant aujourd’hui en meilleure position dans le palmarès d’Artfacts que le lauréat, ce qui montre bien, là encore, les limites du pouvoir qualifiant du Turner Prize. Certes, en toute rigueur, il faudrait disposer du rang de chacun des artistes dans le palmarès Artfacts au moment de l’attribution du prix et analyser quelle a été la progression des lauréats comme des simples nommés jusqu’en 2013. En l’absence de cette donnée, on peut néanmoins d’ores et déjà souligner qu’obtenir le prix ne garantit nullement d’être ensuite plus reconnu que ses rivaux malheureux. Dans plusieurs cas, le lauréat est même celui ou celle qui, aujourd’hui, est le moins en vue ! Relativement au médium, notons que, sur les cinq lauréats qui ont été désignés sans être les artistes de leur promotion les plus reconnus aujourd’hui, figurent trois peintres, comme si, en art contemporain, la peinture posait des problèmes d’expertise particuliers quand elle est évaluée dans le cadre d’un prix ouvert aux diverses pratiques artistiques.

Le « Duchamp » devance
le Turner d’une courte tête

Qu’en est-il pour le prix français ? Le rang moyen actuel dans le classement Artfacts des anciens lauréats du prix Marcel Duchamp est de… 1 076. Contrairement à une idée reçue dans le monde de l’art, les lauréats récompensés, sur la même période, par le prix Marcel Duchamp sont donc, dans l’ensemble, plus en vue que les lauréats du Turner Prize (au 1 112e rang en moyenne) ! Comme pour le prix britannique, le succès actuel de lauréats apparaît très contrasté entre Thomas Hirschhorn (récompensé en 2001, 91e) ou Mircea Cantor (élu en 2011, 233e) et Daniel Dewar et Grégory Gicquel, lauréats 2012, 2 753es, ou Carole Benzaken, récompensée en 2004 mais seulement 4 817e au classement Artfacts aujourd’hui. Là encore, le moins que l’on puisse dire, c’est que certains lauréats n’ont guère capitalisé sur leur prix. Toutefois, comme dans le cas du Turner Prize, dans l’ensemble, le rang moyen des lauréats est très supérieur à celui des simples nommés (1 076 contre 2 289), avec un écart beaucoup plus marqué que pour le Turner Prize. Avoir été nommé au prix Marcel Duchamp est associé à un rang dans le classement Artfacts beaucoup plus faible qu’une nomination au Turner Prize. Les artistes français non lauréats apparaissent ainsi davantage comme de relatifs outsiders dans le monde de l’art contemporain international…, mais tout s’inverse en cas de succès.

Dans le cas du prix Marcel Duchamp toujours, on peut analyser si, au regard de la visibilité actuelle des différents artistes, le jury s’est « trompé » ou non dans ses choix. Sur les douze éditions du prix, à huit reprises, le jury a désigné l’artiste qui, aujourd’hui, figure le plus haut dans le palmarès Artfacts. Toutefois, quatre éditions du prix montrent que certains artistes simplement nommés peuvent faire une bien meilleure carrière que les lauréats. Il en va ainsi d’Anri Sala, à qui, en 2002, fut préférée Dominique Gonzalez-Foerster (382e aujourd’hui). Par ailleurs, comme pour le Turner Prize, le médium de la peinture semble poser problème aux jurys, puisque les artistes consacrés pratiquant cette technique sont, là encore, mal classés aujourd’hui dans le palmarès d’Artfacts.

Le Turner Prize et le prix Marcel Duchamp, des prix prestigieux en art contemporain ? Assurément. Toutefois, par rapport à la position relative future des lauréats et des simples nommés, le jury se « trompe » dans un tiers des cas en France, voire plus outre-Manche. S’il vaut – heureusement – généralement mieux être distingué, cela n’assure pas de facto une plus belle carrière aux lauréats. L’actuel classement Artfacts s’est-il trouvé affecté par leur simple nomination au prix ou leur désignation ? Ce point sera intéressant à étudier pour les nommés de 2013 et les prochains à venir.

Les éléments dont on dispose tendent toutefois à faire état d’une plus forte reconnaissance des anciens lauréats du prix Marcel Duchamp que de ceux du Turner Prize sur une même période, ce dernier ne possédant nullement la fonction de consécration qui lui est souvent prêtée au vu de la notoriété de quelques anciens lauréats (tels Gilbert & George, Anish Kapoor, Douglas Gordon ou Damien Hirst), même si son prestige apparaît toujours fort. Vu le rang très lointain de nombre de vainqueurs récents et même de certains anciens, il apparaît très improbable que leur visibilité ou leur reconnaissance s’améliore considérablement, dans un avenir proche ou même lointain. Le second résultat, tout aussi marquant car tout aussi inattendu, concernant le niveau nettement supérieur de reconnaissance des lauréats du prix Marcel Duchamp par le monde de l’art international, mérite d’être souligné. Voilà qui pourrait être mis en avant dans la communication autour de cette manifestation pour en accroître encore la portée et les retombées.

Note

(1) réalisé par la société allemande Artfacts.net Ltd sur la base du nombre d’expositions dans des institutions et galeries qualifiantes.

Le prix Turner Prize vs prix Marcel Duchamp

 

Laureat du Turner Prize de 1984 a 2000 et rang de notoriete mondiale - copyright Le Journaldes Arts
Turner Prize depuis 2001 et du prix Marcel Duchamp - copyright Le Journaldes Arts
Prix Marcel Duchamp - copyright Le Journaldes Arts

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : Turner Prize vs prix Marcel Duchamp

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