Mardi 11 décembre 2018

Préparez vos mouchoirs

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 12 décembre 2016 - 498 mots

DONNÉES - Les données sont le sang du réseau, qu’elles irriguent et nourrissent à l’instar d’un grand corps.

Ce sang dont les « géants du web » ou Gafa (Google/Apple/Facebook/Amazon) s’abreuvent, ce sont nos requêtes Google, nos like, nos « préférences utilisateur » et nos comportements en ligne – données dont la collecte est d’autant plus précieuse qu’elles nous reviennent mâchées, avalées, digérées, en un mot, monétisées. À la métaphore classique d’Internet comme réseau sanguin, Albertine Meunier, artiste de données, superpose l’image tout aussi fluide des larmes versées. Selon elle, il y a quelque chose « d’une infinie mélancolie », d’une grande tristesse, à laisser filer ses données, à les perdre, et même à traiter avec désinvolture et indifférence l’épineuse question de leur exploitation. Rompue à la critique d’Internet, l’artiste française, à qui l’on doit notamment la publication d’un livre, My Google Search History, récapitulant in extenso un an de requêtes sur le moteur de recherches, évoque à propos de sa fréquentation du réseau quelque chose qui est de l’ordre de la perte, de « petits bouts de soi qu’on laisse ». « On se dissout dans cette matière-là », conclut-elle. Et d’autant plus, d’ailleurs, que la conservation desdites données est aléatoire : nul ne connaît la durée de vie exacte de nos traces numériques, ni des informations stockées dans les data centers. 

L’une des dernières œuvres de l’artiste, En cas de pleurs de données, explore justement cette perte et le deuil qui en découle. « Sorte de “ready-made digital” (dans le droit fil de Dada, dont Albertine Meunier revendique l’héritage), elle consiste en une collection de mouchoirs choisis avec soin sur Leboncoin, puis ornés à la brodeuse numérique de slogans – dont ce jeu de mots aussi facile qu’explicite : « Gafa toi ! » L’apparente incongruité de la démarche tient évidemment au fait d’associer deux choses aussi antinomiques qu’un mouchoir en tissu – objet tombé en désuétude
– et une évocation des géants du web – comble de la contemporanéité. Cette rencontre tout sauf fortuite ouvre pourtant sur une approche à la fois poétique et politique d’Internet, et plaide pour une réappropriation de nos « data ». Dans le cas d’En pleurs de données, la volonté de maîtriser le flux des traces laissées sur le Web débouche sur le recours à une technologie « d’avenir », volontiers présentée dans les médias comme « révolutionnaire » : la blockchain.  Chaque mouchoir brodé est en effet inscrit sur le site Ascribe, qui permet aux créateurs d’authentifier leurs œuvres et d’en tracer les différents usages. Comme un mouchoir orné d’un nom conduit sans mal à son propriétaire, la technologie choisie par l’artiste lui assure un semblant de contrôle sur ses traces numériques. Selon Albertine Meunier, ce tracking n’en relève pas moins du pari, la blockchain n’offrant pas encore de recul à cet égard. L’incertitude entourant son devenir redouble ainsi la mélancolie de l’œuvre, sorte de tonneau des Danaïdes, sans cesse rempli, sans cesse vidé – en l’occurrence, de larmes.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°697 du 1 janvier 2017, avec le titre suivant : Préparez vos mouchoirs

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