Jeudi 19 septembre 2019

Pierre Huyghe, artiste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2010 - 1482 mots

Pierre Huyghe aime créer des expériences cinématographiques singulières. Portrait d’un travailleur exigeant.

N’ayons pas peur de le dire : Pierre Huyghe est assurément l’artiste le plus doué de sa génération. Passionné de sciences cognitives et de philosophie, il arpente plus de territoires qu’il ne construit d’objets. Mais il sait donner corps à ses intuitions intellectuelles. « C’est une éponge des signes barthiens qu’il pointe et réactive, résume l’artiste et producteur de cinéma Charles de Meaux. À partir de petits sentiments, de choses minces, d’un regard saisi lors d’une rencontre, il développe de la complexité de façon suffisamment précise pour que ce soit lisible par tout le monde. » Il y parvient sans doute mieux que son ancien compagnon de route, Philippe Parreno. Comme l’a souligné involontairement l’exposition « Theanyspacewhatever » en 2008 au Guggenheim Museum de New York, la lune de miel avec ses complices de l’esthétique relationnelle a pris fin. Malgré ses liens d’amitié avec Rirkrit Tiravanija et Dominique Gonzalez-Forester, sa matrice affective et professionnelle s’est déplacée. Du Nous nous sommes tant aimés, nous sommes passés au registre du Nous ne vieillirons pas ensemble, chacun ayant opté pour un champ d’intervention personnel. « J’ai peut-être à un moment senti cela comme «claustrophobique», explique Pierre Huyghe. Je ne voulais pas rendre ce dialogue domestique. Je ne veux pas réifier ces échanges. » Pourtant l’échange et la collaboration ont fécondé son travail. « Cela fonctionnait comme la théorie des ensembles », observe l’architecte François Roche, qui a collaboré à plusieurs reprises avec Huyghe. « On n’est pas absorbé ou disjoint, on n’est pas dans le communautarisme ni dans l’individualité. On négocie des zones d’intersection, avec la possibilité d’être traversé par le regard de l’autre, c’est une plateforme scénaristique, où l’on accepte de troubler ses idées. » Et de remettre en cause le statut de l’auteur. La notion de « copy-right » était ainsi au cœur du projet « Ann Lee », personnage de manga dont Huyghe et Parreno rachètent les droits en 1999, avant de le mettre à la disposition d’autres artistes chargés à leur tour de lui insuffler vie. 

 « Défictionnaliser les fictions »
L’idée du droit d’auteur est apparue en 1997 dans Blanche Neige Lucie. Dans ce film, Huyghe donne la parole à Lucie Dolène, qui prêta sa voix en 1962 au dessin animé Blanche-Neige, mais s’en vit dépossédée par les studios Walt Disney. Par le biais du cinéma, il aborde les questions du rôle et de l’interprète et surtout celle, cruciale, du temps. Dans Remake, réalisé en 1994, il reprend fidèlement la structure narrative, les cadrages et le montage de Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock. L’année suivante, le film Les Incivils prolonge l’errance des deux personnages issus d’Uccellacci e Uccellini de Pier Paolo Pasolini, créant une boucle temporelle dilatée. En 1998, avec l’installation sur trois écrans intitulée l’Ellipse, l’artiste revisite l’Ami américain (1977) de Wim Wenders, en comblant l’ellipse narrative entre deux plans du film par une hypothèse de passage.  Dans The Third Memory (1999), il demande à John Wojtowicz, preneur d’otage lors d’un braquage raté à Brooklyn, de rejouer cette séquence de sa vie reprise par Al Pacino dans un Après-midi de chien (Sidney Lumet, 1976). Les frontières entre la fiction et la mémoire sont dès lors brouillées. Huyghe aime rayer, mieux, enrayer le réel, le mettre en doute en intensifiant la part fictionnelle qui lui est inhérente. On le constate dans le film Streamside Day (2003) célébrant la naissance d’une ville nouvelle américaine. La ville semble totalement factice, digne du long-métrage The Truman Show (Peter Weir, 1998), alors qu’elle existe bel et bien. En revanche, le simulacre de fête rituelle a été bâti de toutes pièces par l’artiste. « J’aime «défictionnaliser» les fictions, explique-t-il. La fiction est domestique, c’est-à-dire sous l’emprise d’un ensemble de scénarios d’influence. Je m’en méfie. Je préfère l’imaginaire. Mon rôle est de produire un supplément d’imaginaire. » 

Des utopies réalisables
Chaque œuvre fait office de séquence dans une pensée organique en « chantier permanent », pour reprendre le titre d’une de ses œuvres. Ce sentiment d’étape était clair dans l’exposition construite en deux temps à l’ARC-Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2006. Comme d’autres artistes de sa génération, Huyghe a beaucoup réfléchi sur l’idée même de l’« exposition ». « L’»exposition», c’est «être exposé à», «s’exposer à», précise-t-il. C’est un mot trop scénarisé, fermé à l’interprétation, comme celui de «performance». » Un mot auquel il préfère celui d’« apparition ». Ce sont bien des modes d’apparition que Huyghe a testés dans son dernier film, The Host and the Cloud, tourné à Paris au Musée des arts et traditions populaires sur trois jours lors des fêtes d’Halloween, de la Saint-Valentin et du 1er Mai. Une cinquantaine de « témoins » ont été conviés à assister à ces soirées au cours desquelles des situations ont été jouées par une quinzaine d’acteurs. « Les quinze employés sont comme les différents états d’une tête pensante, d’un sujet absent qui apparaît sous la forme d’un lapin en dessin animé, indique l’artiste. C’est le portrait psychologique d’un personnage fictionnel qui aurait des «amis imaginaires» réels. » Un schéma inversé qui n’est pas sans rappeler la relation étrangement affective que Lucie Dolène entretenait avec le personnage de Blanche-Neige. Le lapin, quant à lui, renvoie à celui d’Alice aux pays des merveilles. Clin d’œil à l’enfance ? Si celle-ci s’invite souvent dans ses œuvres, ce n’est guère dans une veine nostalgique freudienne. « C’est le rêve d’un monde encore fragmentaire, où le puzzle n’est pas encore construit, où il n’est pas encore constitué par une seule iconographie dominatrice », précise François Roche. L’enfance induit aussi l’idée d’utopies réalisables, comme A Journey that wasn’t (2006), voyage en Antarctique en quête d’un pingouin albinos. Pour François Roche, l’utopie version Huyghe basculerait plutôt du côté d’Alphaville (1965) de Godard – ou le rêve déchu d’un monde meilleur. Le titre d’un de ses films est d’ailleurs éloquent : This is not a time for dreaming (2004). 

Un chercheur soucieux
L’artiste, lui, est aussi rêveur qu’entrepreneur sérieux, partenaire de la société de production Anna Sanders. Nécessitant parfois jusqu’à deux ans de production, chaque projet est l’aboutissement d’une lente maturation mâtinée de fulgurances. « C’est lourd à suivre sur le plan technique, matériel, mais ce n’est pas pesant, précise Agnès Fierobe, directrice de la galerie Marian Goodman à Paris. Chaque projet est une aventure excitante. » Cette aventure, que Huyghe porte aussi financièrement en injectant ses propres fonds, est toujours frappée du sceau de l’exigence. « Tout est pensé, réfléchi, travaillé. Pierre n’est pas un glaneur ni un flâneur, mais un travailleur. Il aurait pu être un chercheur », remarque Christine Van Assche, conservatrice au Musée national d’art moderne. Ce chercheur soucieux du mot juste pousse souvent ses collaborateurs à se dépasser. Ainsi du film A Forest of Lines (2008), pour lequel il a réclamé un rendu sonore particulier, véritable casse-tête pour les ingénieurs du son. « Rien ne surgit par hasard. Il sait ce qu’il veut faire, il est très précis, mais il met du temps à finaliser la forme juste qu’il souhaite donner », ajoute la curatrice Caroline Bourgeois. Seul n’existe d’ailleurs pour lui que le projet abouti. De fait, l’artiste n’a jamais cédé aux tentations du produit dérivé, de la mise en vente d’objets intermédiaires, croquis ou photographies. Si sa galerie, Marian Goodman, a respecté ces souhaits, elle l’a aussi autorisé à changer d’échelle et d’ambition. « Dès l’instant où il est entré à la galerie, il a eu beaucoup d’expositions internationales, relève Caroline Bourgeois. Cela lui a permis d’être autre chose qu’un artiste de la scène française. » Bien qu’il ait représenté l’Hexagone à la Biennale de Venise en 2001, remportant au passage le Lion d’or, il ne se voit guère en porte-drapeau national. Depuis cinq ans, il a installé sa base à New York, une ville dont il apprécie le dynamisme. « J’ai eu besoin de partir d’un contexte français nauséabond, petit, mesquin, arrogant, qui m’affectait. J’aimais l’idée de me décadrer », explique-t-il. Son regard porté a posteriori sur la France n’a guère changé. « Il y a quelque chose de déceptif, quelque chose qui ne peut pas s’affirmer, quelque chose de systématiquement autocritique, poursuit-il. Paris est un huis clos. J’ai besoin d’accidents, j’ai besoin de me perdre, mais Paris n’est pas un labyrinthe, c’est un jardin à la française. » Une perspective trop bordée pour cet adepte du flux.

Pierre Huyghe en dates

1962 Naissance à Paris.

1982 École nationale supérieure des arts décoratifs à Paris.

2001 Représente la France à la Biennale de Venise et remporte le Lion d’or.

2002 Reçoit le prix Hugo-Boss ; exposition « L’expédition scintillante » à la Kunsthaus Bregenz (Autriche). 2006 Exposition « Celebration Park » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et à la Tate Modern (Londres).

2010 Exposition à la galerie Marian Goodman, à Paris (23 octobre-27 novembre).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°333 du 22 octobre 2010, avec le titre suivant : Pierre Huyghe, artiste

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