Lundi 10 décembre 2018

Paroles d’artiste - Philippe Cognée

« J’ai toujours besoin d’emprunter quelque chose à la réalité »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2013 - 1008 mots

Le Musée de Grenoble met à l’honneur le peintre Philippe Cognée et retrace ses vingt dernières années de création.

Frédéric Bonnet : Votre exposition balaye une vingtaine d’années de travail depuis les années 1990 mais ne montre qu’un seul tableau de la période antérieure. Pourquoi ?
Philippe Cognée : La première partie de mon travail s’est étendue sur une dizaine d’années et constitue pour l’essentiel des réminiscences de ma jeunesse passée en Afrique. Je ne voulais pas pour l’instant la mettre trop en avant. Beaucoup de choses se sont passées entre 1992 et 2012, et j’avais besoin de montrer l’ampleur de ce travail sans donner au spectateur quelque chose de trop confus. Je souhaitais que ces vingt ans soient clairement lus. On pourra par la suite penser un projet incorporant ces dix premières années.

F.B. : Vos tableaux ont tous pour base une image photographique. Cet usage est-il une manière d’entretenir une vision objective du réel ?
P.C. : Oui, évidemment. Il y a quelques tableaux d’objets qui procèdent du dessin, mais je me sers de la photo depuis quasiment le début, et du film ou de l’ordinateur, de tous ces outils qui vont capter l’image. J’ai toujours besoin d’emprunter quelque chose à la réalité et de vérifier, car si je vais vers l’abstraction je ne peux pas vérifier. Cette idée du réel est donc là, nécessaire, et l’appareil photo est un élément pratique. Ce qui m’interroge aussi c’est « quelle est notre vision aujourd’hui par rapport aux gens qui nous ont précédés dans l’histoire ? » Cette vision est dépassée car en roulant en voiture, c’est un écran qui nous fait face, en se déplaçant en train, un paysage défile sur le côté, en prenant l’avion c’est le monde qui est visible sous nos pieds. Ces visions-là transforment notre rapport au monde : le réel aujourd’hui n’est pas le même réel. Intégrer ces technologies, c’est dépasser un peu l’image. Même lorsque je regarde le réel, celui qui est autour de moi, je me demande si quelquefois je ne pense pas à autre chose ? Nous avons une telle habitude d’utiliser tous ces éléments que quelque chose s’est immiscé entre nous et cette réalité-là.

F.B. : Figurer des paysages ou des objets du quotidien est-il pour vous une manière d’intégrer à la peinture une nécessaire dimension du vécu ?
P.C. : Absolument. Le vécu c’est la mémoire. Pour la prochaine exposition que je prépare à la galerie Daniel Templon, je travaille beaucoup plus avec des images trouvées sur Internet, mais en général il faut toujours que je vive les choses, que ce soit une mémoire. Ensuite je rentre dans l’atelier et je pars de ces images-là, puis le réel revient à travers le travail, une fois qu’il est fini. Je me dis que si le tableau est réussi alors le vécu revient, un petit peu comme pour me rappeler le souvenir, quelque chose de cet ordre.

F.B. : Mais vous cherchez aussi à vous distancer du sujet, vos paysages sont toujours assez impersonnels et anonymes, est-ce aussi une marque de recul ?
P.C. : Oui. Francis Bacon disait que, lorsqu’il figurait des personnages, il avait besoin de travailler d’après photo, car sinon il y avait trop d’émotions et de choses qui le perturbaient. Il lui fallait prendre cette distance et être désincarné par rapport au sujet, rester neutre, totalement libre. Si vous parvenez à vous libérer complètement vous laissez à votre cerveau, à l’intuition et à votre geste une potentialité d’action formidable. Mais si vous mettez trop d’émotions, il y aura quelque chose de l’ordre du pathos, de très ennuyeux. Je pense aussi que le travail c’est le rapport avec l’autre ; l’artiste n’est pas le plasticien, mais celui qui crée un objet à travers lequel il engage un dialogue avec la personne qui le regarde. Un paysage ou des fleurs sont juste des interfaces pour parler aux gens, et elles doivent parler au plus grand nombre possible. Cette dimension m’intéresse dans l’idée du tableau.

F.B. : L’usage de la cire chaude sur le tableau produit des effets de flou et d’étirements. C’est presque une contradiction entre définition et indéfinition du sujet ?
P.C. : L’amusant est de peindre précisément et de défaire cette précision. Il ne s’agit pas seulement d’une technique, mais d’une approche particulière de la mise en place d’un objet. Dans un premier temps, je construis, c’est un peu méthodique et précis, et dans un second temps je détruis avec la chaleur. Et dans cette destruction, il y a reconstruction d’un autre état ; j’aime beaucoup cette transformation. Il faut aller au bout du processus pour que les choses finalement se révèlent : c’est quasiment photographique et fascinant, car jusqu’au dernier moment je ne sais pas si ce sera réussi ou pas.

Cognée à Grenoble

Traverser l’exposition de Philippe Cognée au Musée de Grenoble constitue pour l’œil une expérience parfois troublante et revient pour le visiteur à remiser quelques certitudes. Car à travers près d’une centaine d’œuvres produites au cours des vingt dernières années, se fait jour un monde instable où le réel semble fondre ou se déliter, et ce de plus en plus alors qu’avance la chronologie. De banlieues désolées, mais curieusement attractives, à des fragments de villes vues d’en haut, de foules devenues presque abstraites à une longue série (36 tableaux !) de Carcasses (2003) dans un abattoir, de linéaires de supermarchés étrangement distanciés à un Grand théâtre (2005) s’affichant comme un amoncellement de déchets, partout est mise en jeu non la faculté de percevoir le réel, mais la nature même de ce dernier. Entre le cliché photographique faisant office de source et la peinture censée en perpétuer la mémoire, le monde semble lentement s’enliser dans un attrayant chaos, dans une réalité mouvante en perpétuelle mutation, entre définition et indéfinition. Cette sensation diffuse que tant la toile que l’environnement qu’elle est censée figurer ne seront jamais figés, déploie une forme de séduction visuelle propre à appâter le regard, tout en faisant le lit d’un sentiment aussi étrange qu’impossible à circonscrire : celui de l’intranquillité.

PHILIPPE COGNÉE

Jusqu’au 3 février, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38000 Grenoble, tél. 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf mardi 10h-18h30.

Catalogue éd. Actes Sud, 176 p., 32 €

Voir la fiche de l'exposition : Philippe Cognée

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°382 du 4 janvier 2013, avec le titre suivant : Paroles d’artiste - Philippe Cognée

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