Vendredi 16 novembre 2018

Art contemporain

RENCONTRE

Not Vital Le « scarchitecte » suisse

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 10 juillet 2018 - 1262 mots

SENT / SUISSE

Le sculpteur est venu à l’architecture en imaginant des œuvres dans lesquelles il peut entrer. Ses Maisons, au Niger, au Chili ou aux Philippines, cultivent une dimension poétique.

Not Vital
Not Vital
Photo Stefan Ruiz

Sent (Suisse). Atteindre l’atelier de l’artiste Not Vital, au fin fond d’une vallée reculée de l’Engadine, en Suisse, est un périple en soi. Une fois arrivé à la gare centrale de Zurich, il faut encore prendre deux trains avant de rejoindre le canton des Grisons. C’est ici, au cœur du village de Sent – 1 440 mètres d’altitude, 900 habitants –, dans sa maison natale, que travaille le sculpteur helvète. Or, l’homme est tout sauf un… ours. Son bilan carbone, déplorable, parle pour lui. Not Vital, 70 ans, ne cesse de parcourir le monde pour y développer ses multiples projets. Mais l’Engadine demeure un camp de base qu’il révère à l’envi, les racines de son œuvre. « Je ne sais si c’est parce que je suis né ici, mais je trouve toujours cette région merveilleusement belle, souligne-t-il. Un dicton romanche dit : “Si Dieu descendait sur terre, ce serait en Engadine” ».

Une vocation de maçon

Not Vital, lui, débarque en France à l’âge de 20 ans, pour y suivre les cours du Centre universitaire expérimental de Vincennes. À Paris, il rencontre Calder, visite l’atelier de feu Alberto Giacometti. Puis, après un second détour par Rome, il s’installe à New York, en 1974, y croise Willem de Kooning et amorce son travail de sculpteur. Lors de sa première exposition, le carton d’invitation arbore seulement son nom, qui, traduit, signifie peu ou prou « non essentiel ». D’aucuns pensent à un canular quand il ne s’agit nullement d’un pseudo, juste d’un patronyme typique de cette partie de la Suisse. Rétrospectivement, l’anecdote fait sourire, car l’artiste travaille aujourd’hui avec les plus grandes galeries de la planète – Sperone Westwater (New York), Thaddaeus Ropac (Paris, Salzbourg), Guy Bärtschi (*) (Genève) –, et navigue entre ses trois ateliers : celui de Sent donc, un autre à Rio de Janeiro, un troisième enfin dans le quartier de Caochangdi, banlieue arty de Pékin.

Hyperproductif, cet amateur de livres rares – il vient d’acquérir une première édition datée de 1945 de Querelle de Brest de Jean Genet (319/460), illustrée par Jean Cocteau – a coutume, pour la sculpture, d’explorer moult matériaux : bois, pierre, plâtre, fer, bronze, céramique, acier inoxydable, mais aussi or et argent. De manière directe ou détournée, la gente animalière est très présente dans son œuvre : « J’ai un rapport très direct avec l’animal, explique-t-il. Je viens d’une région où les bêtes étaient essentielles à la vie quotidienne. » D’où Veau d’or, en or 18 carats, ou Black Tongue, pièce en marbre noir de 2 mètres de haut simulant une langue de mouton.

Not Vital réalise aussi des pièces composées d’éléments multiples, ainsi l’installation 700 Snowballs, constituée de sphères en verre de Murano, ou 300 Têtes de chameau, moulages en plâtre du quadrupède, son animal fétiche. Au fil du temps, l’artiste s’essaie à la grande échelle : « Peu à peu, j’ai commencé à créer des sculptures si grandes que l’on pouvait entrer à l’intérieur. » Pas étonnant s’il flirte, depuis plusieurs années maintenant, avec l’architecture. « Je n’ai jamais suivi de cours d’architecture, mais j’ai toujours voulu construire des maisons, affirme-t-il. À l’origine, je voulais devenir maçon. » Pour désigner ses « installations-architectures », Not Vital invente le vocable « Scarch », contraction de « SCulpture » et d’« ARCHitecture ». « Contrairement aux autres arts comme la peinture, la sculpture, la poésie ou la musique, il y a, en architecture, un dedans et un dehors, note l’artiste. Peter Handke distinguait un “Innenwelt” [« monde intérieur »] et un “Aussenwelt” [« monde extérieur »]. J’adore cette idée qu’il existe deux mondes différents. »

En 2005, il arrive à Agadez, au Niger, royaume des Touaregs, avec le désir d’y construire une « maison pour admirer le coucher du soleil ». Cet édifice de terre flanqué de trois escaliers, qu’il hisse dans l’oasis d’Aladab, deviendra la matrice de plusieurs projets. L’année suivante, il édifie deux monolithes supplémentaires : une Tour pour regarder la Lune et une Tour pour se protéger de la chaleur et des vents de sable. Des demeures sans portes, ouvertes à tous. « C’est à cette époque, relate l’artiste, que m’est venue l’idée de construire une maison identique sur chaque continent. » Il songe, un temps, au Midwest américain. « Il y avait, dans cette région, beaucoup d’œuvres de land art, or mon propos est tout sauf du land art, observe Not Vital. Je ne voulais en aucun cas que l’on rapproche mon travail de ce courant. » Exit donc les États-Unis. Bonjour la… Patagonie, où l’artiste acquiert, en 2008, une île sur le lac General Carrera, dont l’État chilien se sépare. Six ans durant, il fore, dans ses entrailles de marbre, un boyau d’une cinquantaine de mètres, travail d’excavation à l’égal du labeur d’un sculpteur. « J’ai réalisé une sculpture dans laquelle je peux entrer. C’est comme si je vivais à l’intérieur d’une œuvre. »

Au Niger, une école pour 500 enfants en forme de pyramide à degrés

Depuis, il enchaîne les installations-architectures : une en Amazonie, au sud de Manaus ; une autre sur l’île de Florès en Indonésie. Souvent ou presque, l’artiste finance lui-même ses chantiers. L’an passé, cependant, la « chapelle » qu’il a érigée à Bataan (Philippines) a été conçue avec le soutien de la Fondation Bellas Artes Projects cornaquée par Jam Acuzar, fille d’un magnat local du bâtiment, Jose Acuzar. Mais pour Not Vital, le résultat importe davantage que le budget : « L’expérience que l’architecture peut vous faire vivre est quand même bien plus intéressante que de savoir combien ça a coûté, non ? », interroge-t-il. D’autant que Not Vital, le cas échéant, sait faire preuve de « largesses », et ce, sans publicité. Après le séisme de 2015, au Népal, il a levé des fonds pour aider le pays à se reconstruire. À Agadez, outre ses insolites « Maisons », il a construit une école pour 500 enfants, en forme de pyramide à degrés.

« Lorsque vous travaillez en même temps dans plusieurs parties du monde, vous avez besoin de retrouver de l’ordre quelque part », dit Not Vital. L’Engadine, on l’aura compris, constitue ce rempart au désordre. Et côté forteresse, l’artiste s’y connaît. Le 30 mars 2016, il a racheté pour la somme de 7,9 millions de francs suisses (7,3 M€), le château de Tarasp, datant du XIe siècle. Avec son frère Duri Vital, il l’a réhabilité de pied en cap pour y loger quelques-unes de ses œuvres, ainsi que son incroyable collection : Beuys, Warhol, Basquiat, Ai Weiwei, Daniel Spoerri, Alighiero Boetti, Richard Long, Gerhard Richter, Pipilotti Rist, mais aussi André Derain ou Rembrandt. Le 13 juillet, au pied du château, il inaugure une énième Maison pour admirer le coucher du soleil. Dans le champ adjacent, Giotto et Lord, les deux chevaux Noriker du néochâtelain gambadent allègrement.

Parcours

1948 Naissance à Sent, dans le canton des Grisons, en Suisse.


1999 Acquisition du jardin de Sent situé à l’entrée du village, pour en faire un parc de sculpture ouvert au public (de juin à octobre).


2003 Création de la Fondation Not Vital. Son objectif : préserver la culture de l’Engadine. La collection de livres anciens en romanche comprend aujourd’hui plus de 500 livres, du XVIe siècle au XXe siècle.


2016 Acquisition du château de Tarasp, lequel a appartenu, au siècle dernier, à la famille allemande des Von Hessen, et création d’un centre d’art ouvert au public.


2018 Le 13 juillet, inauguration de la « Maison pour admirer le coucher du soleil » à Tarasp.

ERRATUM - 16 juillet 2018

(*) La Galerie Guy Bärtschi a changé de raison sociale et se nomme désormais Art Bärtschi & Cie

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°505 du 6 juillet 2018, avec le titre suivant : Not Vital Le « scarchitecte » suisse - Sent (Suisse).

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