Mercredi 13 novembre 2019

Paroles d'artiste

Mathieu Mercier : « Un retournement du réel sans trucage »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 14 février 2012 - 721 mots

IVRY-SUR-SEINE [17.02.12] - Usant d’associations visuelles qui ouvrent sur un imaginaire, Mathieu Mercier (né en 1970) investit le terrain du réel à travers les problématiques de sa représentation et de sa construction mentale. Ses nouvelles œuvres sont à voir au Crédac, à Ivry-sur-Seine. PAR FRÉDÉRIC BONNET

Frédéric Bonnet : Vous présentez une nouvelle série de sculptures où des objets banals (bananes, cruche, éponge, poisson rouge…) sont associés à des nuanciers de couleurs imprimés sur les socles. Y a-t-il pour vous une volonté d’établir des équivalences ou des rapprochements entre l’objet et un accessoire lié à l’idée de création ?
Mathieu Mercier : Je ne les vois pas ces nuanciers comme des outils de création. On trouve aussi une étoile chromatique, des cercles chromatiques, des mires, d’autres outils de mesure de la lumière qui servent de point de repère aux différents corps de métier utilisant la couleur, mais pas seulement dans le domaine créatif. Ces éléments sont effectivement liés à la reproduction et à la photographie, mais cette dernière n’est pas « objectivement » créative. Ces œuvres développent un imaginaire. S’il y avait une opposition à faire ici, elle s’établirait entre une logique de représentation scientifique et une logique de production industrielle. En outre, certaines mires ou cercles chromatiques imprimés en deux dimensions sont distordus ou complétés. Par contre, les objets ne sont pas modifiés et constituent une unité.

F. B. : Pourquoi cette volonté, d’un côté d’une distorsion, de l’autre d’une conservation de l’intégrité des objets ?
M. M. : Ils ne sont pas tous distordus, mais cela permet par moments d’accentuer des relations afin de stimuler l’imagination. Cela fonctionne comme une sorte de rébus mis en boucle. Il y a donc un jeu de va-et-vient entre un objet et un imprimé. Quand l’un sert à la mesure et joue de son exactitude, l’autre est un ready-made et joue d’une autre forme de rationalisme. Les deux éléments vont dialoguer ; un dialogue accentué par le désir de compréhension et le pouvoir d’interprétation du regardeur qui font que les deux perdent un peu de leur statut et créent un sentiment d’incertitude. Ce n’est pas violent, mais ce bouleversement épistémologique est quelque peu déstabilisant.

F. B. : L’un des objectifs de ces œuvres est-il de créer des images à travers ce pouvoir d’évocation ?
M. M. : Oui, et d’ailleurs c’est assez étonnant car il existe toujours un tronc commun pour ces associations, j’y travaille beaucoup. Les regardeurs se prennent assez vite au jeu, et dérivent également rapidement. Mais, pour reprendre une phrase de Duchamp, « il n’y a pas de solution parce qu’il n’y a pas de problème », ou, s’il y en avait un ici, ce serait celui de la définition du réel. La construction mentale qui s’opère alors m’intéresse au plus haut point, surtout lorsqu’elle se prolonge en dehors de l’exposition, donc en dehors de l’art.

F. B. : L’idée d’évolution est intrinsèque à ce jeu d’associations. Or, dans la dernière salle, vous montrez un diorama renfermant des axolotls, qui représentent un peu une « anti-évolution » puisqu’ils restent à l’état larvaire…
M. M. : J’ai utilisé un couple d’axolotls à des fins de représentation. Ce poisson avec des pattes est probablement l’image commune la plus vivante et la plus juste que l’on se fait de l’évolution, à savoir du passage de l’eau à la terre. Toutefois, certains y projettent aussi une vision du futur. Ensuite s’établissent bien sûr des liens avec la représentation de la nature au musée.

F. B. : Vous faut-il défier le naturel ?
M. M. : Je crois que l’on construit toujours une série d’images pour définir ce que l’on voit ou ce que l’on croit voir réellement. C’est cette construction-là qui m’intéresse, et le naturel reste tout de même ce qui nous définit. C’est comme si n’importe quelle chose (ou objet) nous poussait à redéfinir sans cesse la question de ses origines, donc des nôtres. En fait il m’est très difficile d’en parler car j’ai une approche intuitive des idées que j’aborde. Il s’agit dans cette série, pour ce que je crois en comprendre aujourd’hui, d’un jeu de retournement du réel sans effet ni trucage qui me permet de lier des fonctions cognitives à des sentiments abstraits.

MATHIEU MERCIER. SUBLIMATIONS

Jusqu’au 25 mars, le Crédac, centre d’art contemporain d’Ivry, La Manufacture des œillets, 25-29, rue Raspail, 94200 Ivry-sur-Seine, tél. 01 49 60 25 06, www.credac.fr, tlj sauf lundi 14h-18h, samedi-dimanche 14h-19h.

En savoir plus sur Mathieu Mercier

Légende photo :

Vue de l'exposition « Sublimations », au Crédac, avec, aupremier plan : Mathieu Mercier, Sans titre (poisson rouge/mire offset), 2012, bocal, poisson rouge, sublimation sur socle en Corian, 83 x 100 x 100 cm. Courtesy de l'artiste. © Photo : André Morin/le Crédac.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°363 du 17 février 2012, avec le titre suivant : Mathieu Mercier : « Un retournement du réel sans trucage »

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